Nouveautés Sindbad

     

     

    Sindbad est un voyageur étrange, un passeur de rêves au destin unique : si nous l’associons aujourd’hui aux Mille et Une Nuits, c’est parce qu’un traducteur français, Antoine Galland, a ajouté, au début du XVIIIe siècle, les aventures de Sindbad le Marin au recueil de contes le plus célèbre du monde arabe, ancrant ainsi à jamais ses équipées maritimes au milieu des histoires que raconte Shéhérazade au Roi Shahriyar. Sindbad est donc, depuis son apparition en langue française, un double voyageur : un intrépide aventurier arabe de Bassorah, certes, mais aussi, grâce au traducteur, un texte qui connaîtra une immense fortune en Europe.

    Les éditions Sindbad portent le nom de cet Ulysse de l’Océan Indien et, à leur tour, explorent les littératures du Sud, de l’Est de la Méditerranée et du Moyen-Orient.  Fondé à Paris en 1972 par Pierre Bernard, repris à son décès en 1995 par Actes Sud et dirigé depuis par Farouk Mardam-Bey, Sindbad est synonyme de découvertes – je me rappelle sa vitrine de la rue Feutrier, dans le XVIIIe arrondissement, les couvertures si colorées - jaune citron, rose électrique, vert prairie - qui l’emplissaient, et surtout l’effet qu’elles avaient sur un jeune étudiant en arabe et en persan qui habitait alors le quartier : plus attirantes que des bonbons, ces couvertures ; il fallait compter ses pièces pour pouvoir s’offrir Saison de la migration vers le Nord, de Tayeb Salih, ou les Récits de notre quartier de Naguib Mahfouz… Car la fine fleur de la littérature arabe se trouvait là, chez Sindbad, et nulle part ailleurs ou presque. Des anciens (Le Collier de la colombe d’Ibn Hazm, L’Introduction d’Ibn Khaldoun, l'étude de Abdelfattah Kilito sur les Séances de Hamadhani) aux modernes (Les Chants de Mihyar le damascène d’Adonis ou Étoile d’août de Sonallah Ibrahim), Sindbad traçait une carte unique des littératures méditerranéennes passées et présentes. La collection persane était blanche, je me souviens ; on y trouvait aussi bien des extraits du Livre des Rois de Ferdowsi traduits par Jules Mohl que les Ballades de Hâfez traduites par Vincent Monteil ou Le Livre du dedans de Roumi par Eva de Vitray Meyerovitch. Car Sindbad, c’est aussi la fine fleur des traducteurs : des universitaires extrêmement savants s’y sont lancés dans des aventures de traduction inouïes, comme Georges Bohas et Jean-Patrick Guillaume par exemple, distingués professeurs qui traduisent petit à petit depuis 1985 pour Sindbad les 400 cahiers manuscrits du Roman de Baïbars, dont plus de 3000 pages sont déjà publiées… (On attend avec impatience, dans la droite ligne de ces projets démesurés, la première traduction française complète du Livre des chants d’Isfahani, somme et chef d’œuvre de la littérature arabe abbasside, 4000 pages en 25 volumes, allez Sindbad, un petit effort !). Les aventures de Sindbad se poursuivent depuis près de 50 ans maintenant. Elles sont plus que jamais d’actualité et en lien avec les transformations actuelles des mondes arabe, persan ou turc. Sindbad est aujourd’hui riche de trésors innombrables.  Depuis les sources historiques arabes jusqu’à l’histoire de l’Islam, des essais sur la mystique musulmane à la poésie contemporaine, ces richesses si vivantes éclairent comme un phare les relations entre l’Est et l’Ouest au XXIe siècle. À l’époque des réseaux sociaux, des chaînes d’information en continue et des infoxs, seuls des projets éditoriaux comme Sindbad nous permettent encore d’approfondir notre connaissance des territoires de l’est et du sud, ainsi que de savourer, au fil des jours, le plaisir de ces littératures qu’on a trop vite fait de qualifier “d’étrangères”.

    Que le voyage dure longtemps.

    Mathias Énard, mai 2019

     

     

     


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