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Le moine, l'Ottoman et la femme du grand argentier



I
Droits sur leurs montures, sept hommes attendent depuis deux jours que la porte du monastère de Faucon s’ouvre devant eux. La nuit brutale sur ces hauteurs fait basculer leur tête vers les encolures qu’ils étreignent dans un grand vertige de sommeil. Deux jours face au portail géant et au judas encadrant le même visage, celui du moine portier terrifié par ces hommes venus de l’autre côté de la Méditerranée et qui parlent un français rude, pareil à des cailloux malaxés. Il ouvrira les lourds battants quand son supérieur lui en donnera l’ordre. Or, celui-ci s’enferme dans un mutisme de mauvais augure pour les sept étrangers que rien ne semble décourager. Midi cloue ses rayons sur leur crâne. Le soir les recroqueville dans leurs vastes houppelandes en poil de chameau. Car il peut faire froid sur ce plateau, domaine exclusif des moines et des vautours. L’exaspération, la colère face au silence des religieux et des pierres les poussent l’un après l’autre à cogner sur les lourds vantaux qui tremblent, tremblent mais ne cèdent pas. Leur chef, reconnaissable à ses riches vêtements et à sa selle brodée, crie soir et matin la même phrase à l’adresse d’une silhouette furtive derrière une fenêtre grillagée au milieu de la grande façade.
“Ramène-moi ma femme partie avec un infidèle. Elle mérite la mort. Tes moines connaissent la Barbarie, qu’ils arpentent depuis des années à la recherche des captifs qu’ils rachètent. Je paierai.
— Il s’agit de bons chrétiens enlevés à leur famille, pas d’une pécheresse partie avec son amant, riposte l’ombre à travers les barreaux. Je vous conseille d’aller voir le pape. Seule Sa Sainteté pourra dissoudre votre mariage. Plus besoin de tuer cette femme et d’aller en enfer.
— Je viens de chez ton pape. Seule la mort, dit-il, peut séparer ceux unis par l’Eglise. C’est lui qui m’envoie chez toi. Il saura que tu as traité le grand argentier de Saint-Jean-d’Acre comme le dernier des hommes. Ouvre, l’abbé, avant que mes hommes fracassent ta porte et étripent tes frocards.”
Pour appeler “abbé” le supérieur de Cerfroid et “frocards” les moines, le grand argentier doit ignorer l’importance de l’ordre des trinitaires. Créé au XIIIe siècle, il s’est enrichi de plusieurs monastères répartis dans toute l’Europe. Le seul à s’intéresser au sort des voyageurs enlevés sur le sol d’Algérie. Six mille captifs rachetés par les moines de France, vingt mille par les déchaussés du Portugal, les moines italiens ont ramené dans leurs familles des centaines d’enfants devenus esclaves en Somalie et en Egypte. Honte à cet homme qui ose se présenter dans ce riche accoutrement devant des êtres qui ont fait vœu de pauvreté, réclamant une femme adultère à des moines qui observent la chasteté, et qui vocifère dans un lieu voué au silence, la parole étant admise dans le seul cadre de la prière.
Il crie qu’il n’a pas parcouru tout ce chemin pour s’entendre faire la morale par une soutane. Trois mois passés en mer, autant sur terre, suivi de ses deux neveux, trois domestiques, deux palefreniers et le curé de sa paroisse, nécessaire pour avoir leur entrée au Vatican.
Saint-Jean-d’Acre n’avait pas disparu de leur vue lorsqu’une tempête faillit renverser le bateau et ses occupants. Ils durent revenir en arrière, longer la côte : Tyr, Sidon, Beryte, l’île de Tortoïse, Nicosie, puis cette halte imposée à Rhodes pour réparer une avarie dans la coque et s’approvisionner en eau potable.
Est-ce le rappel de tous ces mauvais souvenirs qui excite les chevaux ?

février, 2003
11.50 x 21.70 cm
208 pages


ISBN : 978-2-7427-4119-9
Prix indicatif : 16.30€



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