Farouk Mardam-Bey lauréat de la 12è édition du Prix UNESCO-Sharjah

    Discours de Farouk Mardam-Bey lors de la remise du prix Unesco/Sharjah

    Madame Irina Bokova, directrice générale de l’Unesco,
    Votre Altesse Sheikha Bodour bint Sultan al-Qassimi, princesse de Sharjah,
    Excellences,
    Mesdames, Messieurs,

    Je vous remercie chaleureusement de votre présence ; je remercie les instances dirigeantes de l’Unesco et le gouvernement de Sharjah qui ont créé le prix Unesco/Sharjah pour la culture arabe ; je remercie la commission nationale française qui a très aimablement présenté ma candidature à ce prix ; je remercie les membres du jury qui m’ont fait l’honneur de me l’attribuer.

     

    J’ajoute que je suis heureux de le partager avec la Fondation arabe pour l’image que je connais bien depuis sa naissance et dont j’apprécie hautement les réalisations.

     

    Je tiens aussi à dire que l’œuvre pour laquelle le jury m’a honoré doit beaucoup, sinon l’essentiel, aux institutions où j’ai travaillé pendant plus de quarante ans et où j’ai côtoyée des hommes et des femmes de grande qualité intellectuelle et humaine : la Bibliothèque de l’Institut national des langues et des civilisations orientales, l’Institut des études palestiniennes, l’Institut du monde arabe, enfin et surtout les éditions Actes Sud. C’est pour moi un agréable devoir que de leur exprimer, ici, ma fidèle reconnaissance.

     

    Mesdames, Messieurs,
    Les statuts du prix Unesco/Sharjah précisent qu’il est destiné à récompenser les efforts qui auront contribué au développement et à la promotion de la culture arabe dans le monde. Objectifs d’autant plus nobles, d’autant plus judicieux aussi, qu’ils sont contrariés, comme nous le constatons jour après jour, par les évolutions politiques et les errements idéologiques d’un côté comme de l’autre de la Méditerranée. A l’est et au sud, les aspirations populaires légitimes à la liberté et à la dignité sont férocement combattues par les deux forces qui occupent le devant de la scène : le despotisme prédateur et l’islamisme fanatique sous ses différents turbans. Ennemis en apparence, mais ennemis complémentaires, ils invoquent l’un et l’autre contre ces aspirations le même argument fallacieux, celui de l’incompatibilité culturelle des Arabes, et plus généralement des musulmans, avec le pluralisme politique et la liberté de conscience. Parallèlement, au nord de la Méditerranée, le néo-conservatisme, le populisme et la xénophobie se renforcent au détriment des valeurs universelles des Lumières. Quand ces valeurs ne sont pas totalement reniées, elles sont considérées comme le bien exclusif de l’Occident, les autres peuples étant renvoyés à leurs prétendus atavismes culturels. Raison plus que suffisante, non de se résigner, mais, au contraire, de déployer davantage d’énergie, d’audace et de rigueur pour abolir les frontières entre les cultures. Je pense ne pas dévier de l’esprit qui anime l’Unesco en affirmant que la diversité culturelle qui nous tient tous à cœur ne consiste nullement à juxtaposer les cultures du monde, l’une à côté de l’autre, chacune d’elles se figeant dans une spécificité qu’elle imagine éternelle. La diversité n’a aucun sens - elle n’a pas en tout cas le sens positif que nous voudrions lui donner- en dehors des échanges, des emprunts réciproques, des métissages, avec toujours le sentiment, en dépit de toutes nos différences, d’appartenir à une seule et unique humanité.

     

    C’est dans cet esprit que j’ai essayé, d’abord en tant que bibliothécaire, conseiller culturel, animateur de revue, et plus récemment en tant qu’éditeur, de faire mieux connaitre en France, et dans une certaine mesure en Europe, les aspects les plus pertinents de la production littéraire arabe. Celle des Anciens, évidemment, qui a traversé les siècles sans rien perdre de son éclat, mais surtout la littérature moderne, née au milieu du XIXe siècle quand les Arabes, bousculés par l’histoire qui se faisait sans eux, ont entrepris de se ressourcer aussi bien dans leur patrimoine classique que dans la culture européenne. Attentive aux remous de la société, ouverte sur le monde, soucieuse de rénover sans cesse ses formes d’expression, transgressant peu à peu les tabous politiques, religieux et sexuels, cette foisonnante littérature n’a cependant commencé à être traduite en France, à un rythme plus ou moins régulier, qu’au début des années 70, grâce en particulier aux efforts du fondateur des éditions Sindbad, Pierre Bernard, dont je salue la mémoire. En évaluant aujourd’hui ce mouvement de traduction auquel j’ai contribué durant les vingt dernières années au sein d’Actes Sud, je ne suis pas peu fier d’avoir été l’éditeur de dizaines d’écrivains et d’écrivaines de premier plan, poètes et romanciers, dont certains occupent désormais la place qu’ils méritent dans le paysage culturel français. Mais je suis aussi tout à fait conscient des retards à rattraper et des lacunes à combler. Nous assistons en effet depuis deux ou trois décennies à deux phénomènes majeurs : le premier est la constitution d’un champ culturel unifié s’étendant à l’ensemble du monde arabe et où les produits culturels, y compris littéraires, circulent beaucoup plus librement qu’auparavant grâce au moyen modernes de communication ; et le second, la progression à l’intérieur de ce champ, sur les plans quantitatif et qualitatif, de la production romanesque en particulier. Tous les pays arabes, du Maghreb jusqu’à la péninsule Arabique y apportent leur contribution, et les femmes y sont admirablement actives. C’est pour être en mesure de rendre justice à ces écrivains et écrivaines que je saisis chaque occasion qui m’est offerte pour appeler à la création d’un fonds arabe pour la traduction, avec pour unique critère de sélection la qualité littéraire intrinsèque du texte proposé à la traduction. C’est le seul moyen me semble-t-il par les temps qui courent de surmonter les réticences de la plupart des grandes maisons d’édition qui se plaignent, parfois non sans raison, soit de la nonchalance des éditeurs arabes, soit du coût trop élevé de la traduction par rapport aux chiffres de vente quand il s’agit notamment du premier roman traduit d’un auteur encore inconnu.

     

    Mesdames, Messieurs,
    En commençant mon intervention, j’ai remercié la commission nationale française d’avoir présenté ma candidature, en tant que citoyen français, au prix Unesco/Sharjah. Je la termine en réitérant mes remerciements. Il reste qu’en ce moment, et plus que jamais, toutes mes pensées vont vers la Syrie, le pays où je suis né, où j’ai fait mes études secondaires et universitaires, et qui dépérit dans l’indifférence générale sous les coups conjugués d’une tyrannie particulièrement coriace et d’un islamisme obscurantiste qui vide l’islam de tout ce qui a fait sa grandeur. Il m’est arrivé, il n’y a pas longtemps, d’écrire que la Syrie « est l’un des tous premiers pays dans l’histoire de l’humanité où l’homme est devenu humain ». Je me permets de vous exhorter de ne pas l’oublier. N’oubliez pas la Syrie.

     

     

    Dernière parution


    Notre France
    Farouk Mardam-Bey

    Sindbad, L'Actuel

    octobre 2011

     

    L’idée de la longue conversation transcrite dans ce livre est née au moment où le gouvernement français a lancé le faux débat sur l’“identité nationale”. Faux débat parce qu’il partait d’une vision crispée de l’identité se prévalant de la peur qu’inspire à beaucoup de Français le spectacle d’un monde en mouvement où les anciens repères de l’Etat-nation sont bouleversés comme jamais auparavant. Les trois auteurs, dont deux ne sont pas nés en France mais se retrouvent avec des papiers d’identité français, se proposent de défi nir le rapport que chacun d’eux entretient avec ce pays, son histoire, sa géographie, sa société, sa vie politique, sa culture... Se disant passeurs, ils expliquent pourquoi et comment ils sont eux-mêmes passés d’un pays à un autre, d’où ils sont venus, l’idée qu’ils avaient de la France avant de s’y installer, leurs cheminements depuis leur arrivée, les événements et les rencontres qui ont fait d’eux ce qu’ils sont devenus aujourd’hui.
    Tout au long de cette conversation, les propos ne sont jamais purement intellectuels mais combinent expérience vécue et ré fl exion. Au passage sont ainsi concrètement abordés des problèmes brûlants comme l’intégration et l’assimilation, l’immigration et le multiculturalisme, la laïcité et la citoyenneté… Pour terminer sur cette question : comment trouver un imaginaire commun de l’ici et de l’ailleurs, du proche et du lointain ?

     

     

    Farouk Mardam-Bey

    Né à Damas, Farouk Mardam-Bey a travaillé comme conseiller culturel à l'Institut du monde arabe. Il dirige la collection "Sindbad" chez Actes Sud. Il vit en France depuis 1965.

     

     

     


    Association du méjan

    Actes Sud newsletter

    Inscription à la newsletter :

    newsletter