Paula | Actes Sud
Babel
Babel

Octobre, 2003 / 11,0 x 17,6 / 320 pages

traduit du suédois par : Marc DE GOUVENAIN, Lena GRUMBACH
ISBN 978-2-7427-4479-4
prix indicatif : 8, 70€
Babel n° 608


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Paula

L'éloge de la vérité

Torgny LINDGREN

Je la vis dès mon entrée dans la salle des ventes de Ryda. Elle était suspendue sur le petit mur du fond, parmi une dizaine de pastels, de peintures à l’huile et de photographies de fermes vues du ciel.
Aujourd’hui, après coup, j’en viens presque à me dire qu’elle m’interpellait, par-dessus les têtes de tous ces gens qui emplissaient la salle.
Je ne sais plus comment je fis pour l’approcher, je dus bousculer et pousser du monde, et marcher sur des pieds, comme s’il avait été question de vie ou de mort. C’est exactement le comportement à exclure quand on regarde les objets proposés aux enchères. Mais personne ne prêtait attention à moi. Et personne d’autre ne semblait l’avoir découverte.
La Madone à la dague. Même si elle ne s’appelait pas encore comme ça, puisqu’elle n’avait pas de nom, ce sont les journalistes qui lui ont donné celui-ci plus tard.
Elle était drapée dans un tissu rouge rubis, ses cheveux blonds tressés en un anneau de lumière ceignant son front, ses lèvres étaient légèrement entrouvertes, comme si elle avait voulu dire quelque chose sans y parvenir. Tout son être était beauté, et son regard parfaitement pur. Dans la main droite, elle tenait la dague, cette arme que certains historiens de l’art qualifient de symbole phallique.
Je ne peux évidemment pas affirmer que je la reconnus. Pourtant, je n’arrive pas à l’exprimer autrement : Je la reconnus.
Maintenant, je sais que la dague date du XVe siècle, qu’elle est mauresque, faite d’argent et de cuivre, et qu’elle appartient au trésor de l’archevêché de Senlis.
Et je n’arrivais pas à comprendre comment un tel tableau avait pu se retrouver là, dans la salle des ventes d’une de nos petites communes campagnardes du centre de la Suède.
Le tableau possédait cet éclat et cette luminosité indescriptibles qu’un seul et unique peintre suédois a su proposer. On aurait dit de l’émail.
La madone se tenait devant une ville en apparence composée uniquement d’une forêt de clochers d’églises et de flèches. Au sommet d’une des tours, la croix avait fait place à un serpent couronné. Je le vis très nettement lorsque j’eus sorti ma loupe.
Utiliser la loupe était une aberration de ma part. Au cours des présentations qui précèdent les ventes aux enchères, il faut savoir jouer l’indifférence. Il y a toujours là des gens qui circulent, l’œil aux aguets, pour voir si quelqu’un d’autre est en train de flairer une bonne affaire.
Ce jour-là, il y eut immédiatement à mon côté un petit homme chauve.
— Jolie, cette petite toile, dit-il.
Je ne répondis pas mais le regardai. Son visage était étonnant, rubicond et boursouflé par la graisse, empli d’une dignité barbare. Il ressemblait au Gulliver de l’aquarelle peinte par Dardel pour l’exposition d’Oslo.
— Bon sang, ce qu’elle peut être belle ! dit-il.
Et je me souviens qu’il ajouta :
— C’est quand même étonnant qu’on puisse avoir le cœur qui bat ou des frémissements dans les doigts rien qu’en regardant un tableau.
C’était à elle qu’il s’adressait. Pas à moi mais à la Madone. On aurait dit qu’il l’accusait.
Parler de l’art est aussi ridicule que compliqué, bien sûr. Et de la beauté. La beauté est une perversion, comment conserver son amour-propre quand on en parle ?
— Elle n’est quand même pas si extraordinaire que ça, dis-je en fourrant la loupe dans ma poche.
— Avez-vous repéré la signature ? demanda-t-il.
— Le tableau n’est pas signé. Ce doit être un travail d’atelier. D’une académie de peinture de Göteborg.
— Je suis veuf, dit-il. Comme s’il avait voulu se présenter au tableau.
Puis il me demanda si j’étais marchand de tableaux.
— Que viendrait faire un marchand de tableaux ici, à Ryda, dis-je. On ne trouve que des croûtes dans ce genre de ventes aux enchères.
— Mais vous examiniez la croûte à la loupe.
— Sans réelle intention. C’est une habitude idiote que j’ai. En fait, on voit nettement moins bien avec la loupe.
— Vous collectionnez ? demanda-t-il. Vous collectionnez des œuvres d’art ?
— De nos jours, plus personne ne collectionne l’art. L’art a perdu sa valeur.
— Tu parles ! dit Gulliver. Voilà bien un baratin inventé par les requins du marché de l’art. Ces salopards essaient de nous tourner la tête.
— Je suis encadreur, dis-je. Dans la grand-rue du bourg. Et parfois il m’arrive de vendre un tableau.
Et je pensais à mes huiles certifiées peintes à la main, que j’achetais en général par lot de dix à un représentant de Malmö. A la demande des clients, je pouvais installer un éclairage dessus.
— En fait, c’était le cadre que je regardais, dis-je. On aurait pu mettre autre chose dedans.
Le cadre était réellement étonnant. Sculpté à la main et doré, épais de deux pouces. Probablement allemand, du début du siècle.
— Je suis parfaitement sûr de l’avoir déjà vue quelque part, dit Gulliver. Je me trompe rarement.
— Il existe toujours des ressemblances. Tout ressemble à quelque chose d’autre. Tous les tableaux ont des points communs.
— Moi, je fais du commerce de n’importe quoi, reprit-il. Des voitures, surtout. Et des vieux meubles.
— Les meubles se trouvent là-bas, dis-je en indiquant l’autre petit côté et les portes donnant sur le quai de chargement.
— Je ne vais pas tarder à laisser tomber tout ça. Je me fais trop vieux. Ce n’est pas bien de s’occuper de gros objets encombrants quand on a dépassé la soixantaine. La seule chose qui compte, c’est l’argent.
Nous ne nous regardions pas et ne nous occupions pas des gens qui se bousculaient autour de nous. Nous contemplions seulement la Madone.
— Même l’argent ne m’a jamais tracassé, dis-je. D’une manière générale, je ne sais pas s’il existe quelque chose qui compte vraiment.
— Quand on vieillit, dit Gulliver, on se rend compte que la seule chose qui ait une importance dans la vie, c’est l’argent. L’argent, c’est la substance même de l’existence.
J’étouffai un petit rire, comme cela m’arrive souvent. C’était drôle de l’entendre prononcer ces mots : la substance même de l’existence.
— L’argent résume tout, ajouta-t-il.
Je ne sais combien de temps nous restâmes ainsi à bavarder, là, devant la Madone, aucun de nous ne désirant laisser l’autre seul avec elle. Je ne saurais retranscrire mot à mot ce que nous échangeâmes, puisque je dois désormais écrire de la main gauche, que c’est laborieux et que je dois me contenter de l’essentiel. Plus tard, j’expliquerai comment il se fait que je ne puisse tenir le stylo de la main droite.
J’ai failli oublier de le mentionner : la main gauche de la Madone était bizarre. Elle n’était pas visible, elle se trouvait hors du tableau. On aurait dit qu’elle s’appuyait contre le cadre, ou qu’elle nous dissimulait quelque chose, une sorte de secret impossible à peindre.
Plus tard, j’ai souvent pensé que j’aurais dû être sincère avec Gulliver. Si je lui avais annoncé qu’elle était un chef-d’œuvre, qu’elle était le premier chef-d’œuvre de ma vie, il ne serait peut-être pas devenu si soupçonneux, aurait vraisemblablement compris qu’elle n’était pas pour lui.
Pour finir, il sortit une grosse lampe de poche carrée qu’il dissimulait quelque part sous ses vêtements et dirigea le cône de lumière droit sur le visage.
C’était parfaitement inutile. Il ne régnait là aucune obscurité. Le visage rayonnait suffisamment de lui-même.
Ce qui explique que, lui saisissant le poignet à deux mains, je le lui tordis de sorte qu’il lâcha la lampe de poche qui tomba par terre et s’éteignit.
— Ne vous avisez pas de faire ce genre de chose ! lui criai-je. Ne lui faisons pas supporter n’importe quoi.
Sur quoi je piétinai sa lampe de poche à plusieurs reprises et m’en allai, sans accorder d’attention à ses cris qui m’enjoignaient de revenir, ni à tous les gens qui, dans la salle des ventes, s’étaient tus et me dévisageaient.
Dès lors, je savais qu’il me restait vingt-quatre heures pour rassembler de l’argent, le plus d’argent possible, une somme illimitée. La vente aux enchères devait commencer le samedi à onze heures. Du liquide quand le marteau retombe. Voilà une règle qu’on ne peut jamais enfreindre.
Il me faut donc ici relater comment je m’y pris quand, pour la première fois de ma vie, je dus réellement me procurer de l’argent. Cela peut paraître déroutant, mais ce bref compte rendu doit débuter par quelques mots sur mon arrière-grand-père paternel.
Il s’appelait Johan Andersson et était propriétaire de la ferme de Ga˚rdsbrinken dans l’intérieur du Västerbotten.
En 1901, au printemps, un missionnaire arriva à Raggsjö. Pas vraiment missionnaire, disons, mais qui voulait le devenir. L’argent seul lui manquait. Pourvu seulement qu’il trouvât de l’argent, il partirait en Afrique.
Il organisa quatre réunions, y prêcha et rassembla deux cents couronnes.
Quand il prêchait, il était vêtu d’un habit de soirée et portait un faux col, tout le monde se souvenait de ça.
Il laissa une adresse à Stockholm où, par la suite, on pourrait envoyer de l’argent.
C’est ainsi que les habitants de Raggsjö commencèrent les braderies pour la mission. Une en mars et une en novembre.
Le 18 novembre 1903, à la braderie de Raggsjö pour la mission, Johan Andersson acheta un coffret en bois noir. L’objet n’avait aucune qualité, les parois n’étaient pas assemblées par des mortaises mais par des chevilles, les charnières étaient de travers et le bois ne portait ni ornement ni décoration.
Mon arrière-grand-père Johan Andersson, bon menuisier, aurait sans peine su faire un coffret impeccable. Mais il voulait montrer qu’il savait être indulgent pour les défauts et les faiblesses et qu’il appréciait aussi la qualité médiocre. Il acheta ce coffret pour montrer qu’il aimait le monde et les êtres humains.
Mon grand-père était fils unique, il hérita par conséquent du coffret.
Ce fut la seule chose dont il hérita, d’ailleurs.
Car Johan Andersson, mon arrière-grand-père, avait tout offert à la mission. Il finit même par être débiteur du fisc, et l’Etat saisit sa ferme. Agé alors de soixante-trois ans et veuf, il déménagea pour une remise de la ferme de Finnberg, à Norrsjö. Lui et son coffret noir.
Sous le coffret, dans le bois brut, il avait gravé ces mots : Acheté à la braderie de Raggsjö pour la mission le 18 novembre 1903 par Johan Andersson. LOUÉ SOIT LE SEIGNEUR ! Jamais je n’ai vu de lettres aussi finement et joliment gravées.
Je dois maintenant avouer la vérité : Il n’avait pas vraiment tout offert à la mission.
De temps en temps, il avait glissé une pièce ou un billet dans le coffret. Comme s’il avait pensé : Peut-être existe-t-il un but plus élevé encore que celui de la mission, supérieur à Dieu lui-même, pourquoi pas ? Il faut s’attendre à tout.
Jamais il ne toucha à cet argent. Pas même lorsque la Couronne saisit sa ferme. Mais quand il lui restait quelque pièce dans la main, de petits öres dont il n’avait pas besoin dans l’immédiat, il les mettait dans le coffret.
Et il apprit à mon grand-père à agir de même, quand un jour le coffret lui appartiendrait, il devrait agir de la même manière, ne jamais prendre mais uniquement donner, il ne pourrait rien faire d’autre que changer les pièces en billets et les petits billets en gros pour qu’au bout du compte le coffret contînt une somme incalculable, oui, véritablement infinie.
— Mais à quoi servira cet argent ? demanda grand-père.
Et mon arrière-grand-père dit qu’on ne pouvait pas le savoir, que cela serait révélé, qu’une famille peut vivre éternellement, mais qu’à un certain moment une nécessité absolue peut apparaître, qu’un beau jour un descendant et héritier saura que le moment est venu, comptera alors l’argent et l’utilisera.
Lorsque mon arrière-grand-père n’eut plus que quelques mois à vivre, un message arriva de Stockholm disant que le missionnaire était mort et qu’il n’était donc plus nécessaire d’envoyer de l’argent puisque l’homme n’était jamais arrivé en Afrique. Son cerveau d’ivrogne avait été frappé d’embolie dans un restaurant nommé Dambergs.
Mon arrière-grand-père demanda si on avait besoin d’argent pour l’enterrement.
Puis il dit : Tout ce qui nous entoure est certainement faux, mais nous-mêmes sommes bien vrais. Ce sont là les seules paroles de mon arrière-grand-père qui aient été conservées et c’est la raison pour laquelle je peux les retranscrire mot à mot.
Et mon grand-père descendit vers le sud. Quand quelqu’un lui demandait où il habitait, il répondait : Dans le sud de la Suède. Sur un champ couvert de chardons et de camomille des talus, il construisit un atelier de menuiserie. Il trouva l’argent nécessaire en épousant une fille de paysan dont personne d’autre n’avait voulu. Elle fut ma grand-mère.
Il y fabriqua des pianos.
Des pianos entièrement faits en bois. Avec des cordes métalliques, bien sûr, mais tout le reste, barres, moulures et charnières, était en bois, y compris l’armature, et jusqu’aux poids des marteaux.
Lui-même ne savait jouer qu’une seule mélodie : O Seigneur, source de toute vérité, je crois en ta promesse. Mais en réalité il ne croyait en rien. Sauf en ce piano qu’il avait inventé.
Mon nom, Theodor, me vient d’un des fils du fabricant de piano Heinrich Steinway.
Jamais n’ont été construits en Suède plus beaux instruments que ceux de mon grand-père. On aurait dit des secrétaires de l’époque gustavienne. L’un d’eux est exposé au Musée régional de chez moi. Un portrait d’Oscar II est accroché au-dessus. La composition est très esthétique.
Mais le mécanisme était pour le moins incertain et capricieux. Il n’y avait pas de rapport évident entre les touches et les notes, quand on frappait un do, le piano pouvait fort bien donner un fa dièse. Et les pianos de grand-père étaient inaccordables. Quand l’accordeur venait de se relever, son travail achevé, on pouvait jouer la moitié d’un air pour enfants, puis les accords devenaient si discordants que la mélodie se dissolvait complètement et s’évanouissait. C’était comme si grand-père avait voulu concentrer en un seul instrument toute la fausseté du monde.
Sa faillite arriva comme une libération. Le procureur rejeta les trois actes d’accusation pour escroquerie et abus de confiance qui frappaient grand-père. Et le contrôleur des faillites lui permit de garder sa boîte à onglets, les bouvets, quelques scies, l’équerre, le riflard et un établi. C’est ainsi que nous sommes devenus encadreurs.
Grand-père ne toucha cependant jamais à la moindre couronne du coffret noir, non, et bien qu’ayant tout perdu, il trouvait assez souvent une sorte d’excédent qu’il pouvait mettre dedans.
Un jour, grand-mère reçut un héritage d’Amérique. Il fut mis dans le coffret.
Les pianos de grand-père sentaient bon. Quand on essayait de jouer et que tous les petits morceaux s’animaient et frottaient les uns contre les autres, il en jaillissait une merveilleuse odeur de poirier et de cerisier, une odeur qui supportait la comparaison avec pratiquement n’importe quel air pour piano.
Grand-père, lui, était persuadé que quelque part devait exister un virtuose qui saurait réellement jouer sur ses pianos. Il suffit d’être suffisamment ingénieux et prévoyant pour savoir maîtriser toutes les extravagances qu’imagine le piano, disait-il.
Puis il déménagea pour l’actuel village dans la plaine. Grand-père et grand-mère louèrent la petite maison verte située dans la grand-rue et où l’atelier d’encadrement se trouve depuis. Cela se passa en 1929. Au bout de quelques années, ils réussirent à acheter la maison. Par nos deux vitrines, nous avons toujours pu voir le magasin de musique L’Accord parfait de l’autre côté de la rue, et jamais nous n’avons compris comment ce commerce pouvait survivre, en ne proposant que ses accordéons, ses guitares, ses flûtes et ses partitions, et ce à la clientèle la moins musicienne de toute la Suède.
Les cadres, par contre, les gens ne peuvent s’en passer. Dès qu’on possède quelque objet que l’on veut mettre en valeur ou honorer, on se doit de l’encadrer. Un paysan de Fridhem ayant fait don de cent couronnes au député Joseph Goebbels de Berlin, grand-père encadra la lettre de remerciement. Il y a aussi les reproductions, les vrais tableaux, les miroirs et les diplômes de l’Association pour la promotion de l’agriculture ou de la Société laitière. Nous nous en tirions bien.
Mon père naquit en 1936 et demeura fils unique. Fils unique, nous l’avons toujours été. Et veuf ou veuves et célibataires. En l’écrivant, je me rends compte que, dans la famille, les différentes formes de solitude ont été plutôt fréquentes.
Mon grand-père était grand et maigre et avait des cheveux clairsemés d’un blanc jaunâtre, il me ressemblait. Il ne lisait les livres que d’un seul auteur, Arthur Schopenhauer. J’ai hérité de sa bibliothèque, six volumes usés reliés en vélin.
Ma grand-mère mourut en août 1938, elle tirait la charrette à bras chargée d’un lourd miroir au cadre doré à livrer au presbytère quand son cœur claqua. Elle possédait une assurance-vie qui rapporta mille couronnes, mon grand-père les cacha immédiatement dans le coffret.

Paula

Association du méjan

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