Le Paradoxe ambulant | Actes Sud
Actes Sud Littérature
Le cabinet de lecture d'Alberto Manguel

Avril, 2004 / 11,5 x 21,7 / 384 pages

traduit de l'anglais par : Isabelle REINHAREZ
ISBN 978-2-7427-4807-5
prix indicatif : 25, 40€


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Le Paradoxe ambulant

Gilbert Keith CHESTERTON

Quand on lit Chesterton, on se sent submergé par une extraordinaire impression de bonheur. Sa prose est le contraire d’académique : elle est joyeuse. Ses mots rebondissent dans un jaillissement d’étincelles, tel un jouet mécanique soudain venu à la vie, cliquetant et tourbillonnant de bon sens, cette merveille étonnante entre toutes. Le langage était pour Chesterton un jeu de construction avec lequel fabriquer des théâtres de marionnettes et des armes pour rire et, ainsi que l’a observé Christopher Morley, “de ses jeux de mots naissait souvent un jeu de réflexion véritable”. Son écriture a quelque chose de riche et de précis, de coloré et de bruyant. La prétendue sobriété anglaise ne lui convenait guère, ni dans le vêtement (son vaste manteau flottant, son vieux chapeau mou et son pince-nez de gnome lui donnaient l’air d’un personnage de pantomime), ni dans les mots (il ne cessait de tourner et retourner une phrase que lorsqu’elle se déployait comme une liane en fleur, lançant des rameaux dans de multiples directions avec une fougue tropicale et s’épanouissant en plusieurs idées à la fois). Il écrivait et lisait avec la passion d’un glouton pour le manger et le boire, quoique sans doute avec plus de plaisir, et les souffrances du scribouillard penché sur la page blanche de Mallarmé semblent n’avoir jamais été les siennes, pas plus que les angoisses de l’érudit entouré de volumes anciens. La lecture d’un livre était pour lui une activité plus physique qu’intellectuelle. Le père John O’Connor, modèle du père Brown, disait que lorsque Chesterton lisait un livre, “il le retournait, en cornait des pages, griffonnait dedans, s’asseyait dessus, l’emmenait au lit et roulait sur lui, et puis se relevait et l’inondait de thé – s’il éprouvait un intérêt suffisant”. Et il écrivait avec le même brio, en débordant de son siège devant une table tachée de bière dans quelque café enfumé de Fleet Street. Là, un des serveurs italiens le décrivit ainsi : “C’est un homme très intelligent. Il est assis et il rit. Et puis il écrit. Et puis il rit de ce qu’il a écrit.”
(…) Que les événements et leurs causes changent en fonction de la façon dont on les raconte, représentation de leurs traits communs ou de noirs océans de différences ; que notre compréhension de l’univers puisse dépendre de l’arrangement de mots sur une page et de l’inflexion donnée à ces mots ; que les mots, à la fin, soient tout ce que nous avons pour nous défendre et que la valeur des mots, comme celle de nos individus mortels, se cache dans leur faillibilité même et dans leur élégante fragilité, tout cela, Chesterton le savait et n’a cessé d’en rendre compte. Que nous ayons ou non le courage d’être d’accord avec lui, voilà, manifestement, une autre question.
Alberto Manguel
(Extrait de la postface)


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