Paysans de l'eau | Actes Sud
Actes Sud Beaux Arts
Hors collection

Janvier, 2004 / 22,7 x 26,5 / 248 pages
Coédition Bleu de Chine


ISBN 978-2-7427-4673-6
prix indicatif : 24, 90€


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Paysans de l'eau

COLLECTIF
Christine CORNET
Francois VERDIER

Le tout dernier des illustres voyageurs dont la signature va figurer à côté de celle de Li Bai, Wang Zeduan et de nombreux empereurs, sur le livre d'or du Grand Canal, s'appelle le père Joseph de Reviers de Mauny, membre de la Compagnie de Jésus. Il vient de faire une entrée spectaculaire dans les annales de Chine et de la photographie mondiale. En 1932, investi d'une mission d'enquête religieuse, il profite de ce voyage pour mener un véritable reportage photographique. Armé de quatre appareils photo, d'une caméra et d'un laboratoire portatif, il partage pendant dix mois la vie des bateliers et du peuple du Grand Canal impérial. Mais la moisson d'images qu'il rapporte en France sommeille dans une armoire pendant soixante-dix ans.
La découverte « fortuite » de ce trésor par Christine Cornet, historienne et sinologue, donne aujourd'hui, avec le recul du temps, une valeur encore plus inestimable à ce reportage. Il fallait la préparation et la disposition d'esprit de Christine Cornet, spécialiste de la photographie historique, pour être aimantée par cette armoire secrète des réserves des Œuvres pontificales missionnaires de Lyon qui contenait quatre mille tirages sur papier soigneusement classés et légendes. Poursuivant sa chasse au trésor, elle retrouve à la Bibliothèque municipale de Lyon quelque trois cents plaques de verre, puis chez une aïeule de Reviers dix bobines de films 16 mm, tournés à Shanghai, Tianjin et Pékin. Enfin, elle explore les archives des jésuites à Vanves et réalise grâce aux notes, aux aquarelles et aux correspondances le Carnet de Chine édité par Actes Sud et Bleu de Chine*. On y apprend qui était ce jésuite aristocrate et aventurier, ainsi qu'une part de l'histoire des missions de Chine qu'il était allé prospecter. Il fallait de surcroît, pour mettre en valeur cette formidable trouvaille, un autre maître de l'image, François Verdier, longuement formé aux arts graphiques. Sans ce deuxième complice, l'aventure du père Joseph de Reviers de Mauny n'aurait pas été aussi belle à nos yeux.
Le Grand Canal comme la Chine tout entière est entré dans la course à la modernisation et n'a pas trop le temps de s'occuper de ses vestiges historiques. Le père de Reviers, que ses proches appelaient le père Jo, a sauvé à lui seul une bonne part de la mémoire de ce patrimoine. Sa collection de photos n'a pas d'équivalent et les Chinois devraient inscrire son œuvre sur la liste de leurs trésors nationaux, à côté de la célèbre peinture de plus de cinq mètres de long du peintre de cour Wang Zeduan. Intitulée En remontant le fleuve par un jour d'avril, elle a été exécutée au xne siècle dans cette même région de rizières, de coton, de mûriers et de villes lacustres où commence le Grand Canal. Grâce à Wang Zeduan, on peut partager une journée de la vie des Chinois de cette époque et regarder à la loupe la manière dont les gens s'habillent, se saluent, se déplacent, font du commerce ; admirer la façon dont ils construisent les bateaux, les ponts, les portes des villes, les maisons de thé ; faire l'inventaire des techniques de portage (brouettes, charrettes, palanches, palanquins...), tout cela comme si l'on était, un jour du début d'avril de 1186, en train de flâner sur les quais. Wang Zeduan a mis en scène la société tout entière : mandarins, artisans, devins, boutiquiers, colporteurs, mariniers, médecins, charrons, bonzes, courtisanes et badauds. Au total plus de cinq cents personnages, tous en mouvement. Les photos du père Joseph de Reviers de Mauny sont de la même veine. Elles défilent sous nos yeux comme les scènes de la peinture panoramique de Wang Zeduan et, par-delà les siècles, les images se télescopent. Ces deux œuvres ont en commun de se fonder sur les mêmes principes d'unité de lieu (un canal), de temps (1186-1932) et d'action (la vie au quotidien). Elles méritent d'être décryptées, avec la même attention, par les historiens et les ethnologues.
Le classement des photos du père Jo comporte déjà plus de cent rubriques : batellerie, pêche, orphelinat, bonzes, mendiants, temples, églises, opium, théâtre, autel des ancêtres, taoïstes, cercueils, mariages... Les chercheurs pourront bientôt exploiter ce fonds inédit et quelques aventuriers s'embarquer au plus vite sur le pont d'une péniche pour remonter les deux mille kilomètres de canaux qui séparent Hangzhou de Pékin. Les photographes de génie qui ont parcouru la Chine ne manquent pas. Donald Mennie, sans doute le plus grand, soignait ses cadrages, attendait que la lumière soit parfaite et que les personnages soient juste au bon endroit. Au siècle de Piero della Francesca il aurait été peintre. Hedda Morrison, qui a passé trente ans à photographier la Chine avait un œil d'ethnographe. Personne n'a mis en images la vie chinoise aussi bien qu'elle. Boerschmann, lui, n'a photographié que les temples, les pagodes, les détails d'architecture. Il est rare qu'il y ait un personnage dans ses photos. Thompson était un portraitiste remarquable. Beato reste le grand précurseur du photojournalisme. Le missionnaire protestant, Sidney D. Gamble, sociologue et photographe, a laissé plus de six mille images et films sur les gens de Pékin. Le père Joseph de Reviers de Mauny fait désormais partie de ces géants de l'histoire de la photographie. Personne avant lui n'a traité avec autant de talent un sujet en profondeur. Il invente le reportage thématique et le compliment suprême que l'on pourrait lui faire aujourd'hui est de dire qu'il y a déjà du Cartier-Bresson dans son œuvre. Il sait être, comme lui, rapide, juste. Il photographie les gens avec le même amour et chaque photo, qui n'est qu'un centième de seconde de leur vie, raconte leur histoire et celle du temps qui les accompagne. Tous ceux qu'il a immortalisés avec son Plaubel Makinette à soufflet, son Curt Benzin Göerlitz ou son Leica modèle 1932 redescendent du ciel et reprennent comme par enchantement les godilles ou les rames de leurs bateaux. Les voiles de leurs jonques se gonflent dans le vent et sur le Grand Canal résonnent encore leurs cornes de brume.
Il faut savoir comment était la Chine à toutes les époques pour comprendre ce qu'elle est devenue et la part invisible d'elle-même qu'elle garde de son passé. L'année 1932 a désormais de nouvelles archives visuelles qu'il faut prendre le temps de regarder comme on continue de le faire en déroulant la peinture de Wang Zeduan. A l'heure où la Chine se tourne vers l'avenir et règle ses comptes avec le passé, il est urgent de poursuivre, à la manière du père Joseph de Reviers de Mauny, l'inventaire des hauts lieux de l'histoire, des chefs-d'œuvre en péril et de conserver le souvenir de ceux qui en sont la mémoire vivante.
PATRICE FAVA

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