Pierre Mari, L'Ange incliné
Extrait
Au tout début de l’après-midi, nous traversions un jardin public quand le vent nous a apporté les échos d’une pulsation très sourde. C’était une fête foraine, installée boulevard des Lices : les stands et les manèges avaient envahi la promenade plantée d’arbres. Anna voulait absolument entrer dans le palais des glaces. Je n’avais pas très envie – elle répétait : Mais bien sûr que si. En gros caractères dépareillés, une inscription proclamait à l’entrée : “Ne raisonnez pas, déplacez-vous avec votre coeur, de toute façon vous atteindrez la sortie.” Elle m’a pris par les épaules, et fait passer devant elle. Des cris aigus, des rires, des exclamations retentissaient à l’intérieur. Je me suis égaré immédiatement. Je voyais des obstacles où il n’y en avait pas, j’entendais la voix d’Anna sans être capable de la rejoindre, je me croyais les coudées franches et, soudain, me cognais à un miroir. Elle riait, m’accusait de raisonner, m’ordonnait d’écouter mon coeur. Au bout de quelques instants, elle a pris ma main. Mes doigts ont fondu dans les siens, et j’ai été déçu de trouver si vite la sortie.
Encore étourdi, je me suis avancé sur le boulevard. Son bras, aussitôt, s’est jeté en travers de ma poitrine. Une voiture est passée à toute vitesse, suivie de près par un camion. Je n’ai pas eu le temps d’avoir peur. Quelques secondes, son coude est resté appuyé contre le haut de mon ventre. Et brièvement je lui ai pressé le poignet. Juste ce qu’il fallait pour rappeler à nous le premier regard du train : peuplé d’anges, de palais des glaces, de mufles des dragons, de danger frôlé et de fête foraine. Nous n’avions pas encore d’histoire, et déjà une légende. C’est elle, cette fois, qui a baissé les yeux la première.
Elle m’a entraîné de l’autre côté du boulevard, vers un passage étroit que je ne connaissais pas, et que j’aurais pris facilement pour l’entrée d’une maison. Nous avons traversé plusieurs cours fleuries, avec des façades à colombages et des galeries suspendues. Au débouché de cet incroyable concentré de renfoncements, d’enfilades, de jardins secrets et de puits de lumière, une petite place très silencieuse, insoupçonnable, qu’Anna m’a à peine laissé le temps de voir. J’aurais voulu m’arrêter – le nom à lui seul le méritait, place de l’Orée –, mais elle m’a pris par la main avant de pousser une grande porte cochère. Tout ce qui m’entourait, même le sol où j’avançais, se ressentait encore du palais des glaces. Les choses vacillaient, leur reflet en cascade n’était pas loin. Nous sommes entrés dans une cour mal entretenue, puis Anna m’a fait emprunter un petit escalier délabré. Le plâtre tombait, et de longues traînées noires zébraient les murs comme des traces d’incendie. D’une fenêtre entourée de toiles d’araignée, on apercevait, dans une cour voisine, une maison éclatante, entièrement blanche, à colonnes, à chapiteaux et festons ouvragés. Anna m’a appris qu’une dizaine d’années plus tôt, c’était cette maison qu’elle et toutes ses amies voulaient habiter. Son nez touchait presque la vitre, et j’ai repoussé une trame épaisse de toiles d’araignée où ses cheveux commençaient à se prendre. Elle avait les yeux de quelqu’un qui regarde très loin. Une femme descendait l’escalier à ce moment, et nous a dit d’un ton un peu sec que c’était une propriété privée. Nous n’avons pas bougé. A peine si Anna semblait avoir entendu. Quand les pas se sont éloignés, elle s’est tournée vers moi, les bras le long du corps, les doigts écartés et pianotant au ralenti. Un fil tremblant restait prisonnier sur sa tempe. J’ai pensé : Je la connais depuis hier. Plusieurs fois, au cours de la journée, je m’étais répété cette phrase. Elle se refermait maintenant sur nous comme une formule. Aucune autre, dans ce petit espace éperdu qui avait tout d’une destination, n’aurait pu concentrer plus simplement, plus intensément le trouble du temps. Hier, aujourd’hui, maintenant, elle : j’avais envie de dire ces mots tout haut, à n’en plus finir. J’ai posé la main sur son épaule, et je l’ai pressée. Je sentais le parfum d’amande de ses cheveux, je voyais comme jamais la ligne droite et pâle qui les séparait.
A mesure que j’approchais d’elle, c’était un autre visage qui commençait. Un visage qui n’était que pour moi. Ouvert, livré sans défense, et d’autant plus farouche.
Ce visage-là, à ce moment précis de nous deux, j’aurais été incapable de l’embrasser.
L'Auteur
Pierre Mari est né en 1956. Il a enseigné la littérature de la Renaissance à l’Ecole normale supérieure de Saint- Cloud avant de quitter l’enseignement et d’animer des séminaires en entreprises.
Il est l’auteur de deux ouvrages sur la Renaissance, Pantagruel-Gargantua (PUF, 1994) et Humanisme et Renaissance (Ellipses, 2000). Kleist, un jour d’orgueil (PUF, 2003) a été suivi d’un roman situé dans une entreprise imaginaire, Résolution (Actes Sud, 2005). En 2006, il a publié un long entretien avec Jean Sur, sous le titre Le Côté du monde (Mettis). L’Ange incliné est son deuxième roman.
Actualité
SAMEDI 11 OCTOBRE à 17h
Pierre Mari lit L’Ange incliné au Théâtre de l’Odéon