Eugène Green, La Reconstruction
Extrait
Le serveur revient, et les deux hommes se taisent pendant qu’il pose les tasses de café sur la table. Alors qu’on entend ses pas s’éloigner dans l’escalier, Jérôme dit :
— Je suis très sensible à votre angoisse. C’est parce que je ne voulais pas que vous croyiez le contraire que j’ai proposé qu’on se revoie. Mais je n’ai pas d’éléments importants à vous fournir concernant votre recherche.
Sans rien dire, Johann Launer prend une gorgée de café. Jérôme le contemple un instant, puis il reprend :
— J’ai beaucoup cherché dans ma mémoire. Je me souviens de votre père comme de quelqu’un de profondément bon. Et il m’a en effet parlé de vous.
— Que vous a-t-il dit ?
— Je ne me souviens que d’une impression générale. Mais il ne parlait de vous qu’en termes favorables.
— Cela me réconforte…
— Tant mieux.
— … mais je n’arrive pas à venir à bout de mon angoisse. J’ai des souvenirs de gens, de lieux, qui me terrifient, sans que j’arrive à les rendre explicites...
— C’est une expérience universelle.
— Mais cette pièce que j’ai trouvée dans le dossier...
— Il s’agit très probablement d’un faux. Vous savez que pendant la guerre, pour des raisons diverses, on a fabriqué toutes sortes de contrefaçons : c’était parfois le seul moyen de sauver des gens de la mort. Mon père m’a raconté des histoires incroyables.
Il s’arrête, et interroge le regard de Johann Launer, qui ne manifeste aucune réaction particulière. Le silence continue pendant un instant, puis Jérôme demande :
— Quelle est votre spécialité en histoire ?
Le visage de son interlocuteur se détend un peu, et il dit :
— Je suis professeur d’histoire médiévale, et j’ai fait ma thèse sur la Sicile sous l’empereur Frédéric II. Mais mon livre le plus connu est une histoire des juifs de Bohême, jusqu’au XXe siècle. Je me suis intéressé au sujet progressivement, à partir de recherches sur le Moyen Age. Pour un Allemand de Bohême cet intérêt peut sembler étrange, mais il ne l’est pas, vraiment. En 1939 la majorité des germanophones de Prague étaient juifs, et notre famille a toujours eu de bons rapports avec les gens de cette confession. Dans mon enfance, où la moindre évocation du judaïsme faisait trembler les Allemands, pour moi c’était quelque chose de naturel et d’ordinaire, puisqu’on fréquentait beaucoup à Munich un vieux monsieur israélite, un voisin de notre immeuble, qui avait passé la guerre à Zurich, mais qui avait tenu à rentrer chez lui. Sa femme était morte, ses deux enfants avaient immigré en Amérique, mais il voulait absolument terminer sa vie là. Mon père est devenu son ami, et s’occupait de lui.
— Comment s’appelle la ville dont votre famille est originaire ?
— Z
— Votre père s’intéressait-il à votre travail d’historien ?
— Oui. Jusqu’à un an environ avant sa mort il lisait tout ce que j’écrivais, même les articles les plus arides. Le livre sur les juifs de Bohême l’a beaucoup touché.
— C’est une chance de pouvoir communiquer avec ses parents à travers son travail.
— Vous n’avez pas cette chance, monsieur Lafargue ?
— Non. Mes parents ont beaucoup de qualités, mais ma vie intérieure leur est
complètement étrangère. Heureusement j’ai une épouse avec qui je partage tout.
— Vous avez aussi, je crois, un fils.
— Oui.
— C’est une autre chance.
— J’en suis conscient.
— Vous avez dû être le fils de votre père.
— Que voulez-vous dire ?
— On ne peut être père sans avoir été fils.
— La filiation est toujours complexe, souvent douloureuse.
— En effet. Mais malgré la complexité et la douleur, il y a des gens qui arrivent à être les enfants de leur parents, d’autres non. Ce sont deux catégories d’humains bien distinctes. Ceux de la première ont au moins l’espoir de devenir parents à leur tour. Pour les autres, c’est impossible.
— Je dois réfléchir à ce que vous dites.
De la poche de son imperméable, qu’il a rangé sur la banquette à côté de lui, Johann Launer extrait un petit paquet, qu’il tend à son interlocuteur.
— Tenez, dit-il. Un petit souvenir de moi. Et de mon père.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Ma mère était chanteuse. Apparemment elle n’en faisait pas un métier, mais c’était une vraie artiste, et à l’occasion elle participait à des concerts professionnels. Elle a gravé sur des disques 78 tours une cantate de Bach, et c’était la possession à laquelle mon père tenait le plus. J’ai retrouvé l’enregistrement maître, et avec les techniques modernes, on l’a reproduit sur CD.
— Je suis très touché.
— Ce n’est pas une interprétation très musicologique, mais les spécialistes la trouvent encore émouvante.
— Merci.
Jérôme range le paquet dans sa serviette.
— Je vais vous laisser, dit Johann Launer.
— Que comptez-vous faire dans les jours qui viennent ?
— Ce que j’ai fait dans les jours précédents. Cela n’a pas beaucoup de sens. Mais il faut occuper la vie en attendant qu’elle passe, et cela se fait plus agréablement à Paris qu’ailleurs.
— Bon séjour.
L'Auteur
Metteur en scène et cinéaste, Eugène Green est connu pour son long travail sur le théâtre et la parole baroques et pour son cinéma singulier : Toutes les nuits (2001, prix Louis-Delluc du premier film), Le Monde vivant (2003), Le Pont des Arts (2004).
Il est l’auteur de textes théoriques – La Parole baroque (Desclée de Brouwer, 2001), Présences, essai surla nature du cinéma (Desclée de Brouwer/Cahiers du cinéma, 2003) –, d’un recueil de contes, La Rue des Canettes (Desclée de Brouwer, 2003) et d’un volume de poèmes, Le Présent de la parole, précédé de Les Lieux communs (Melville/Léo Scheer, 2004).
La Reconstruction est son premier roman.
Eugène Green cinéaste
Eugène Green est un cinéaste bressonien, écrivain et dramaturge français né le 28 juin 1947 à New York. Il est intervenant à la Fémis à Paris.
D'origine américaine (États-Unis), il fonde à la fin des années 1970, une compagnie de théâtre baroque, le Théâtre de la Sapience.
Outre Bresson, le cinéaste se revendique du grand cinéma européen de 1955 à 1979, et de celui d'Ozu, Hou Hsiao-hsien, Wong Kar-wai et Hirokazu Kore-Eda.
Filmographie
Les signes (court-métrage) avec Christelle Prot, Mathieu Amalric, Achille Trocellier, Marin Charvet, 2006
Le Pont des Arts avec Natacha Régnier, Denis Podalydès et Adrien Michaux, 2004
Le Monde vivant avec Christelle Prot, Adrien Michaux, Alexis Loret, Laurène Cheilan, Achille Trocellier et Marin Charvet 2003
Le nom du feu (court-métrage) avec Christelle Prot et Alexis Loret, 2002
Toutes les nuits avec Alexis Loret, Christelle Prot et Adrien Michaux, 2001
Apparition en tant qu'acteur en 2006 dans Les Amitiés maléfiques d'Emmanuel Bourdieu et dans Fragments sur la grâce de Vincent Dieutre.
Actualité
SAMEDI 27 SEPTEMBRE à 17h
Eugène Green lit La Reconstruction au Théâtre de l’Odéon