Eugène Durif, Laisse les hommes pleurer
Extrait
Je ne savais pas comment j’allais faire pour retrouver Sammy. J’étais parti sur un coup de tête. Je n’étais pas revenu dans cette région depuis que j’avais pris la décision de m’en aller, à vingt ans.
Devant l’espace photocopies, la fille hurlait de plus belle dans son portable, tu ne me fais pas peur, si je viens tu feras moins le malin, je vais te casser la tête. Et l’autre toujours dans sa litanie, mais elle va se taire, c’est qu’une idiote, tout le monde le sait bien ! Le patron du café est sorti pour leur demander de se calmer, la fille a raccroché et a commencé à s’en prendre à l’autre, c’était ce salaud, je vais lui exploser la tête, et toi, tu ne m’emmerdes plus quand j’appelle, là, ce n’était pas mes heures de travail, je fais ce que je veux quand ce n’est pas mes heures de travail.
Je me suis approché d’eux.
— Ça fait longtemps que vous habitez ici ?
— Depuis toujours, m’a dit le type.
La fille n’a rien répondu.
— Depuis la nuit des temps, il a rajouté visiblement satisfait de la formule.
— Vous ne connaîtriez pas un certain Sammy, c’est un Réunionnais, il est arrivé ici
dans les années 1960 ?
— Sammy, bien sûr qu’on le connaît, vous voulez le voir pourquoi ?
— Je l’ai rencontré quand j’étais gamin, et comme je passais par ici… Je me suis dit que…
— Ah, tant que c’est pas la police, les huissiers ou les impôts, je veux bien vous répondre.
Sa répartie l’a fait rire. La fille ne disait toujours rien, le regard buté.
— Vous êtes de l’Assistance aussi ?
— Oui, si on veut, et Sammy, alors ?
— Il y a l’association des pupilles de l’Etat qui est juste en face. Moi, je le connaissais
bien, mais là, il n’habite plus ici, ça fait au moins quatre ans de ça, il est parti à Tulle, en Corrèze, il avait rencontré une fille là-bas, de toute façon il ne voulait plus vivre à Guéret, le boulot qu’il faisait, ce n’était pas drôle, il travaillait à ce qu’on appelle ici “la brûlerie”, toutes les poubelles de la ville qui s’en vont là-bas en fumée, et lui là, tous les jours pendant des années, à faire flamber les déchets. A un moment, aussi à l’hôpital, à la buanderie et à la stérilisation. Moi, j’ai été cordonnier, là, je suis en invalidité, j’aide un peu un collègue, je surveille son magasin, il n’y a pas grand monde, remarquez ! Moi, c’est Farid et elle Jennyfer.
Je lui ai serré la main, en me présentant, Léonard, la fille m’a vaguement regardé, l’écoutez pas, il est pas bien cuit, limite pas fini. Et votre copain Sammy, vaut guère mieux celuilà, l’est aussi un peu nonoche, il parle tout seul et plus souvent qu’à son tour qui picole.
– On n’a plus eu de nouvelles depuis longtemps, vous pouvez aussi vous renseigner à l’hôpital, là-bas à l’Espace créole, m’a dit Farid.
Il m’a conseillé de revenir à l’heure de l’apéro, qu’il allait voir un peu de son côté.
Je suis allé jusqu’à la place Bonnyaud et de là j’ai pris la direction de l’hôpital.
De vieilles peurs me revenaient de ce lieu que nous n’avions pas le droit d’approcher. Je me suis souvenu de ce panneau, courant à l’époque, “Hôpital silence”.
Je suis entré dans une petite cafétéria. A une table, une fille buvait un café avec une autre qui portait son goutte-à-goutte comme d’autres leur croix. Quelqu’un m’avait dit que l’on appelait ça une potence.
Je me suis approché du guichet de renseignements, la femme semblait ne pas comprendre, non, ça ne dépend pas de nous, je ne peux rien vous dire, il faudrait que vous preniez rendez-vous avec les services administratifs de l’hôpital. Je suis monté par le chemin de l’hôpital jusqu’au foyer de l’enfance, appelé maintenant “Espace créole”, et les gens comme Sammy ne savaient que trop bien pourquoi.
La dénomination nouvelle avait un petit goût de boisson exotique et de vacances en club. La porte était ouverte, il n’y avait personne. Je suis entré. C’était nettement moins triste qu’à l’époque, mais je n’arrivais pas à me détacher des souvenirs que j’en avais. Ça suintait encore pour moi la tristesse et la violence. Tout était là de nouveau et si fort.
Des larmes me sont venues, malgré moi. Je ne voulais pas m’attarder.
Je suis sorti, il y avait une route maintenant derrière et un bois qui n’avait rien à voir avec le souvenir de l’immense forêt où l’on nous envoyait jouer, et où j’avais peur de me perdre. Je me disais même parfois que nous étions trop nombreux, ce que l’on nous répétait tout le temps, surtout après l’arrivée des Réunionnais, et qu’ils avaient décidé de se débarrasser de ceux qui ne seraient pas assez forts pour retrouver leur chemin dans cette forêt, j’en faisais des cauchemars. D’un bâtiment plus loin venait une chanson qui se répétait. Une vieille femme qui fredonnait en boucle et parfois cela faisait penser à un cri.
L'Auteur
Originaire de la région lyonnaise, Eugène Durif est dramaturge. La Nuit des feux, sa dernière pièce (Actes Sud-Papiers, 2008), était à l’affiche du Théâtre de la Colline en mai dernier. Son premier roman, Sale temps pour les vivants, a paru, en 2001, aux éditions Flammarion et son recueil de nouvelles, De plus en plus de gens deviennent gauchers, en 2004, aux éditions Actes Sud.
Actualité
SAMEDI 4 OCTOBRE à 17h
Eugène Durif lit Laisse les hommes pleurer au Théâtre de l’Odéon