La rentrée au théâtre de l'Odéon

Jeanne Benameur, Laver les ombres

Extrait

Jeanne Benameur, Laver les ombresSous la douche chaude, elle retrouve peu à peu sa peau. Sa peau à elle. Bien à elle.
Elle laisse les larmes couler.

Quand elle sort de la douche, elle revoit son livre, abandonné avec ses vêtements là-bas.
Tu, mio.
Son coeur ne lui appartient pas. Elle n’est à personne.
Elle s’habille. Au fur et à mesure qu’elle enfile ses vêtements, elle chasse toute pensée.
Il le faut.
Qu’il n’y ait plus de place pour rien d’autre que le départ.

On dit En avoir le coeur net.
Elle n’a jamais eu le coeur net.

C’est là-bas, dans le regard de sa mère, dans son silence.
Le coeur net, il lui faut.

Ses pensées se mettent en place, rapides.
Elle en a pour cinq heures de route, six tout au plus. Si elle roule bien, elle arrivera avant
la nuit. Elle n’avertira pas de sa venue. Elle ne veut pas du téléphone, pas de cette voix
qu’elle ne reconnaît pas.

Au moment d’ouvrir sa porte, elle revoit la main de Bruno qu’elle a écartée. Si seulement
il l’avait prise dans ses bras, l’avait serrée contre lui sans dire un mot. Est-ce qu’il l’aurait délivrée ? La main de Bruno est retombée. Il l’a laissée partir. Il n’a pas su. Qui peut savoir ? Elle-même ne sait pas.
Elle écarte l’image de Bruno.
Plus tard.
Plus tard.
Si quelque chose est encore possible.
Si elle a le coeur net.

*

Dans la petite ville au bord de la mer où vit la mère de Lea, la tempête est attendue. Les consignes de sécurité ont été données à tous dans la salle de la mairie.
La vieille dame s’y est rendue comme tous les autres mais elle n’écoute pas vraiment. Elle est venue pour que personne ne s’inquiète mais la tempête, elle s’en fiche.
Elle a déjà rangé les quelques souvenirs auxquels elle tient à l’étage. Pour le reste, les meubles et sa vieille carcasse, ça n’a plus d’importance. Elle n’a de vrai souci que de son jardin et les jardins, personne n’en parle.

Elle est vite rentrée chez elle, a évité les discussions entre voisins. Personne ne s’en préoccupera, on sait qu’elle est un peu sauvage.
Elle veut être seule.

Le plus étroit des chemins a toujours deux sens. Elle l’a toujours su. Mais elle, ne voulait ni avancer ni reculer. Juste se donner l’illusion qu’elle marchait, comme les autres, de jour en jour, alors qu’elle tentait de faire tourner en rond le temps.
Oublier.
Elle était passée maître dans l’art de l’immobile.
Rien de mieux que la répétition pour faire croire à l’éternité. L’éternité n’est pas un chemin. Elle est ronde. Un cercle n’a pas de sens. On y tourne. C’est tout.
Elle avait consciencieusement passé sa vie à tourner, comme l’âne de la noria.
Mais le cercle a un centre. Un jour le centre appelle attire. Le centre, c’est Lea. Mère et fille finissent toujours par s’y atteindre.

La mère sait qu’elle a amorcé la sortie du cercle. A nouveau, un chemin. Il faut choisir un sens. Elle a peur. Mais elle est de ces femmes qui s’engagent toutes d’un seul coup et s’y tiennent.
Aujourd’hui il s’agit de se retourner. De regarder. Et de dire. A sa fille.
Elle a besoin de ne plus voir personne, de ne plus parler du tout pour savoir exactement
ce qu’elle veut dire.

Et la tempête, ça tombe bien.
Le vent l’a toujours aidée.

Elle sait, depuis le coup de téléphone de Lea, qu’elle ne peut plus reculer. Même si elle le voulait, elle ne le pourrait plus. La machine est en route. C’est elle qui l’a lancée. Elle connaît Lea. Elle est têtue, elle ne renoncera jamais à savoir.

Le médecin lui a dit qu’elle avait le cœur fragile et elle, elle veut avoir le coeur en paix, fragile ou pas. Le médecin a ajouté avec un sourire, comme pour s’excuser
A soixante-seize ans, on n’a plus un cœur de jeune fille ! Elle a répondu Si vous saviez comme c’est vrai. Elle a hoché la tête, souri à son tour et elle s’est levée. C’était il y a trois jours.
En la voyant partir, il s’est demandé si elle se moquait de lui, si elle prendrait vraiment les médicaments. Il a succédé à son vieux confrère il y a peu. Il apprend à connaître chacun des patients du cabinet. Il se rappelle les mots de son prédécesseur lorsqu’il a regardé avec lui les dossiers. Avec elle, avait dit son vieux confrère, tu ne risques pas de perdre ton temps. Je n’ai jamais connu de femme moins bavarde. Et c’était bien le cas.

La vieille dame est rentrée chez elle, a fermé les volets, mis les barres. Elle a poussé les serpillières devant les portes, préparé des bougies, des allumettes auprès d’elle. L’arthrose a rétréci ses mouvements avec le temps. Elle peine mais elle n’a besoin de personne. S’il faut tenir un siège, elle tiendra.

haut ↑

L'Auteur

Jeanne BenameurJeanne Benameur vit entre Paris et La Rochelle. Elle consacre l’essentiel de son temps à la littérature et à sa transmission. Elle a publié des romans aux éditions Denoël, dont Présent ? (2006), Les Reliques (2005), Les Mains libres (2004), Ça t’apprendra à vivre (2003) et Les Demeurées (2000). Elle écrit également pour la jeunesse, essentiellement chez Thierry Magnier.

Les livres de Jeanne Benameur chez Actes Sud Junior et Thierry Magnier


Editions Actes Sud Junior

Le ramadan de la parole, D'une seule voix, mars 2007
Ça t'apprendra à vivre, Babel J, janvier 2007

Editions Thierry Magnier

Une heure une vie, Romans adolescents, février 2006
Prince de naissance, attentif de nature, Album Hors Collection, novembre 2004
Quitte ta mère, Romans adolescents, novembre 2003
Comme on respire, Romans adultes, décembre 2003
La Boutique Jaune, Romans adolescents, mai 2002
Valentine-remède, Petite Poche, octobre 2002
Si même les arbres meurent, Romans adolescents, octobre 2000
Le petit être, Album Hors Collection, novembre 2000


haut ↑

Actualité

SAMEDI 11 OCTOBRE à 17h
Jeanne Benameur lit Laver les ombres au Théâtre de l’Odéon

haut ↑