Yanvalou pour Charlie
Lyonel Trouillot
Prix Wepler - Fondation La Poste 2009
«
Merci au jury. Merci aux organisateurs du prix. Ce que j’ai pu lire et entendre du prix Wepler et des œuvres primées témoigne d’une passion rare pour la littérature. Je dirais de préférence «pour l’écriture». Et je suis honoré et heureux d’une distinction résolument littéraire qui ne m’appartient d’ailleurs qu’en partie. Une grande partie allant à celles et ceux qui m’ont accompagné tout le long ou à des moments difficiles de ma modeste carrière d’écrivain. A Port-au-Prince un vieil ami avec qui j’aurais voulu partager cette récompense m’avait enseigné qu’il faut toujours dire merci. Permettez que je remercie des absentes, Sabine, Maïté, Manoa, Anne-Gaëlle, ces personnes qui, de très près et parfois de trop loin, m’apportent l’affection dont on a besoin pour pouvoir, le temps d’une vie, prendre un peu confiance en soi sans se prendre au sérieux, se poser à soi la question du sens de sa présence au monde et y répondre timidement en essayant d’être utile. Permettez qu’ensuite je remercie les éditions Actes Sud qui ont amené et accompagné mon travail ici en France, en particulier mon éditrice Marie-Catherine Vacher et mon attachée de presse Emanuèle Gaulier. Seul le formalisme des cérémonies fait que je les nomme ici par leurs fonctions officielles. Merci à vous deux qui êtes devenues au fil de nos échanges amies de cœur et de littérature. Permettez que je remercie celles et ceux avec lesquels, depuis déjà de longues années (Pierre, Rolph, Michel, Evelyne, Jean…) j’essaye de comprendre et d’aimer le pays dans lequel je suis né, Haïti, où j’ai appris à détester ce que je déteste (les hiérarchies stupides et l’inégale répartition du droit au bonheur) et à aimer ce que j’aime (la libre rencontre entre les individus, le bonheur des corps et le juste partage). Si l’on accomplit seul le travail de l’écriture, le regard sur le monde se développe par les inquiétudes et les réflexions partagées. Je suis un vieux rêveur toujours en formation. Merci à mes vieux frères de combat. On peut trouver seul les mots, mais on ne répond pas seul à la question du sens. Ecrire, pour moi, c’est justement la tension, le déséquilibre entre cette éternelle question du sens et l’éternel travail de la forme. Dans Yanvalou pour Charlie, s’est posée à moi une question essentielle : au-delà de la beauté, peut-il exister une écriture juste ? Qui permettrait au texte, par son enjeu littéraire, c’est-à dire par les questions qu’il pose à sa propre forme, de témoigner des enjeux du réel, du souhaitable et du condamnable, du vœu et de l’obstacle.
Je remercie enfin l’ensemble des écrivains haïtiens (ils sont nombreux) qui écrivent dans nos deux langues : le créole et le français. Ce que j’écris est en dialogue avec ce que eux font. C’est un vaste petit monde que la littérature haïtienne et je souhaite aux lecteurs francophones de pouvoir le découvrir. Puisse ce prix attribué à Lyonel Trouillot contribuer à ouvrir les yeux sur l’ensemble de la littérature haïtienne.
Merci encore au jury. »
Lyonel Trouillot, le 16 novembre 2009
Haïti, aujourd’hui. La construction de soi sur fond d’amnésie d’un jeune et brillant avocat est contrariée par la rencontre avec un adolescent, orphelin et peu “réceptif” aux principes d’honnêteté. Commence ainsi le voyage dans la mémoire refoulée (le village natal, espace indéfini entre la ville et la campagne) ; dans la réalité immédiate des bidonvilles et des quartiers pauvres de Port-au-Prince. A ces lieux enfin découverts ou revisités s’oppose le milieu des affaires et le monde des riches dans lesquels le jeune avocat, appliqué et méthodique, installe sa vie et sa carrière.
C’est donc une traversée de la géographie interne d’Haïti. Chaque espace social et physique étant vu par le regard porté sur les personnages qui le fréquentent : les collègues, patrons et clients de l’avocat ; la bande de voyous à laquelle appartient Charlie ; Anne, l’amie d’enfance et le premier amour de l’avocat, et les habitants de son village natal. La question est de savoir si l’on peut embrasser tous ces lieux d’un seul regard.
Et vivre est difficile qui pose encore la question du choix, chaque lieu portant la négation de l’autre : agression, déni qui se traduisent jusque dans l’opposition des codes langagiers. Il y a autant de langages que de lieux, et quelle terre saluer, de toutes ces terres en une seule, pour qui et pour quoi danser et chanter le yanvalou qui est, dans la mythologie populaire haïtienne, le rite et le rythme du salut à la terre.
L. T.
L'auteur
Romancier et poète, intellectuel engagé, acteur passionné de la scène francophone mondiale, Lyonel Trouillot est né en 1956 dans la capitale haïtienne, Port-au-Prince, où il vit toujours aujourd’hui.
Chez Actes Sud, il a publié Rue des Pas-Perdus (1998 et Babel n° 517), Thérèse en mille morceaux (2000), Les Enfants des héros (2002 et Babel n° 824), Bicentenaire (2004 et Babel n° 731) et L’Amour avant que j’oublie (2007, à paraitre en Babel n° 969).
Le livre
A Port-au-Prince, Mathurin D. Saint-Fort fait carrière à marches forcées dans un cabinet d’avocats d’affaires. Habile à capitaliser sur une corruption endémique, il a appris à se frayer efficacement un chemin dans le dédale des procédures légales aussi bien que dans celui des coups-fourrés juridiques. Issu d’un village misérable, talonné par une déplorable et sordide histoire familiale sur laquelle, par douleur et ambition mêlées, il a décidé de tirer un trait définitif, cet homme de trente ans observe avec une lucidité d’entomologiste la course à l’argent, au pouvoir et au sexe à laquelle chacun s’active autour de lui, tirant des intrigues qui se jouent sur le théâtre des intérêts, d’utiles enseignements pour sa propre accession espérée au sommet de la hiérarchie. Ayant pris le parti de ne s’embarrasser d’aucun bagage affectif encombrant, il vit seul avec, le soir, pour toute compagnie, une télévision, une guitare sur laquelle il joue sans talent particulier et un verre de whisky – quand il n’invite pas chez lui quelques dossiers en cours (ou plus rarement, une femme, de préférence « impossible » et un peu vénale).
Mais voilà qu’un jour un dénommé Charlie franchit, loqueteux, le seuil des bureaux immaculés du cabinet climatisé : ravagé par une détresse agressive et palpable, l’adolescent est venu dynamiter l’amnésie de Mathurin en lui rappelant son deuxième prénom, Dieutor, depuis longtemps jeté aux oubliettes, et en le sommant, au nom du passé honni, de lui venir en aide dans la vraie vie.
Charlie s’est échappé, dans des circonstances fâcheuses, du centre d’accueil où un religieux, le père Edmond, recueille ses pareils, des gamins cabossés par la vie et que leurs trop jeunes parents ont un jour abandonnés pour les confier aux soins de la charité institutionnelle. Dans le ghetto du « Centre », des enfants font alliance, à défaut de faire famille, sombrant le plus souvent dans la petite délinquance. Mais l’un de leurs raids sur une villa de riches a mal tourné et Charlie, en particulier, est dans de très mauvais draps…
En entendant prononcer le prénom qui convoque ses origines, Mathurin comprend qu’il va lui falloir sortir du refuge qu’il s’est inventé pour se colleter de nouveau avec le dehors, ses plaies ouvertes et la douleur du souvenir, et, ce faisant, renouer avec la misère d’autrui – comme avec la sienne propre. Entraîné par l’adolescent qu’il héberge, entre détestation et fascination, une semaine durant et qui lui raconte, haletant, halluciné, la geste de son bref et pathétique destin dans une urgence dont l’avocat avait oublié le rythme et la syntaxe, Mathurin-Dieutor embarque dans une aventure solidaire qui lui fait reparcourir, dans son beau costume de nanti cette fois, les cercles successifs de l’enfer.
Car Charlie n’est pas seul : il n’est que l’un des tristes porte-parole de toute une jeunesse crucifiée par le malheur de la pauvreté et des illusions où elle cherche l’oubli, qui s’enhardit enfin à demander des comptes à la société indifférente qu’incarne à présent Saint-Fort.
Voyage initiatique bouleversant au cœur même de la désespérance, Yanvalou pour Charlie est le grand roman de la tragédie de l’abandon des hommes par les hommes (en Haïti comme ailleurs) dans lequel Lyonel Trouillot semble notamment faire écho, à travers les quatre voix inoubliables par lesquelles s’incarne le récit, à l’immense enquête compassionnelle menée par un William T. Vollmann dans son essai Pourquoi êtes-vous pauvres ? (Actes Sud, 2008). Et la fiction s’impose ici, d’une force et d’une actualité brûlantes.
Parution simultanée en Babel : L’Amour avant que j’oublie (n° 969).
A lire
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Lyonel Trouillot lit un extrait de Yanvalou pour Charlie
Revue de presse
- Julien Bisson, Lire
- Christophe Donner, Le Monde 2
- Allan Kaval, Marianne
- Jean-Claude Lebrun, L’Humanité
- François Aubel, Le Magazine littéraire
- Violaine Gelly, Psychologies magazine
- Robert Solé, Le Monde des livres
- Véronique Rossignol, Livre Hebdo
- André Rollin, Le Canard enchaîné
- Sébastien Faramans, La Marseillaise
- Christophe Kantcheff, Politis
- Marie Chaudey, La Vie
- Isabelle Brunisset, Sud-Ouest Dimanche
“Un roman splendide qui saisit le lecteur de la première à la dernière page. L’auteur a su trouver les mots justes : l’écriture enchanteresse et son phrasé unique charment encore longtemps après la lecture. Un livre marquant, impossible à oublier !”
“Un livre qui ne serait ni un témoignage ni un poème, mais la voix d’un homme déboussolé par un adolescent. Un cyclone. Un roman.”
“Car ce n’est pas une mais plusieurs histoires qui s’entremêlent et fusionnent au fil de cet ouvrage fin mais intense comme un cours d’eau furieux remuant le fond des âmes et charriant les souvenirs trop longtemps enfouis. C’est un texte bref mais d’une grande profondeur, un roman dont on n’épuise pas d’un trait toute la richesse symbolique et qui une fois refermé palpite encore en nous, nous accompagne du fond de la mémoire.”
“Le mot haïtien « yanvalou », qui désigne à la fois une musique et un hommage rendu à la terre, prend la plénitude de son sens dans ce roman de grande portée.”
“Une comédie humaine qu’il double dans son roman – et sans doute cela en fait-il l’un des bons livres de la rentrée – d’une profonde réflexion sur la mémoire.”
“Un roman bouleversant.”
“Dès la première page, le texte coule de source, et l’on se laisse emporter par les récits des narrateurs successifs.”
“Et puis, il y a cette écriture de fable contemporaine, simple et frappante, des phrases-images, à chaque page, que l’on a envie de souligner pour les apprendre par cœur.”
“Car toute la force de Trouillot est de nous faire vivre Haïti sans compassion – il y en a beaucoup dans le monde. Sans misérabilisme. C’est cru. C’est dur. Mais en toile de fond il y a comme une lumière…venue de l’écriture même de Trouillot.”
“C’est un roman puissant, fort, émouvant, qui serre la gorge et qui pose clairement la question de la fidélité à ses racines.”
“Yanvalou pour Charlie est sans doute l’un des livres les plus corrosifs qui aient été écrits sur la société haïtienne actuelle. […] A sa façon, sans lyrisme, Yanvalou pour Charlie continue à chanter une idée trop souvent piétinée : la fraternité.”
“Un récit radical, à l’ironie amère, juste tempérée par quelques intermèdes d’infinie tendresse.”
“L’écriture serrée et en même temps lyrique, étonnante de mouvement et de poésie, nous fait vivre au plus près le désarroi de bohèmes à demi-spectraux, tous ces désespérés qui réclament l’espérance. […] La révolution, il y a plusieurs manières de la faire. C’en est une, peut-être, de crier la peine des hommes.”