Honecker 21
Jean-Yves Cendrey
Honecker 21 ou les vingt chapitres de la vie d’un Berlinois moyen, moyen en amour et au travail, bon consommateur, honnête malchanceux. Homme ordinaire, il souffre de maux qu’il juge extraordinaires parce qu’il les croit uniquement les siens. Ce sont en fait les maux communs de notre florissante société, entre bureaucratie folle et libéralisme ricaneur, tyrannie patronale et laxisme sentimental, course au confort, égarements financiers, et bien sûr passages répétés par ces guichets de l’humiliation que sont les comptoirs des services après-vente. La prétention de reprendre sa vie en main ne peut qu’en précipiter le chaos, aucune initiative n’étant jamais la bonne. Matthias Honecker est un Charlot, malheureux, jaloux, malveillant à l’occasion, mais dont le pathétique au lieu d’affliger fait sourire, et même rire, parce qu’il n’est que ce qu’il est : notre lot à tous, souris de laboratoire que nous sommes, tragiquement drôles quand nous prétendons échapper au système et nous cognons à des murs. Un chapitre est manquant, parce qu’il y a un trou dans la vie d’Honecker, que la fin du récit s’attache à combler, comme une dent creuse.
J-Y. C.
L'auteur
Né en septembre 1957, Jean-Yves Cendrey a publié plusieurs romans aux éditions P.O.L. (Principes du cochon, 1988, Les morts vont vite, 1991, Trou-Madame, 1997) puis aux éditions de l’Olivier (Les Petites Soeurs de sang, 1999, Une simple créature, 2001, Les Jouets vivants, 2005, Les Jouissances du remords, 2007, et La maison ne fait plus crédit, 2008).
Jean-Yves Cendrey vit actuellement à Berlin.
Le livre
Berlin, première décennie du troisième millénaire de notre ère, quelques jours avant le passage à une quelconque année suivante. Matthias Honecker est las, et d’ailleurs rien ne va : les voitures font des caprices (la sienne surtout, une “Avantime” de chez Renault qu’il a acquise par ignorance et snobisme mêlés), les machines à café dysfonctionnent aussi (la sienne notamment, forcément), les couronnes dentaires désertent la mâchoire sans prévenir.
Pourtant Honecker, cadre supérieur dans une florissante entreprise de téléphonie mobile fait plus que correctement bouillir la marmite du couple branché qu’il forme avec Turid, une intellectuelle interdisciplinaire et arty qui lui a, l’année précédente, fait la bonne surprise de lui annoncer comme un cadeau qu’il allait être père. A présent l’enfant est là et Turid n’est plus que l’ombre d’elle-même.
Crise conjugale, premières affres de la maturité, sursaut vital ? Honecker aspire à un changement, à de « l’intensité », et ce désir, nouveau pour lui, le prend au dépourvu d’autant que les symptômes de la mutation qui semble vouloir s’opérer en lui sont plus qu’étranges : lui-même s’étonne en effet de convoiter désormais des femmes sourdes et muettes aux chairs flasques mais qui réveillent sa libido comme jamais, de vouloir quitter sur un coup de tête le quartier berlinois tout ce qu’il y a de « tendance » où il vit pour faire emménager sa petite famille dans un appartement sis dans le navire de béton conçu par un célèbre architecte du siècle précédent afin de jouir des bienfaits de la vue-imprenable-sur-Berlin comme de roboratives promenades dominicales sur les deux « montagnes » artificielles locales dont l’une est entièrement constituée des décombres issus de la destruction de Berlin après la guerre …
Contre la volonté de Turid en madone éplorée serrant contre son sein, dans un indescriptible capharnaüm, un nourrisson hagard, le déménagement, épique, s’effectuera, à l’arraché :
1 / la veille du nouvel an quand la ville est en liesse et le transporteur en congé - 2 / sous les rafales d’une tempête de neige aussi inopinée que peu encline à s’interrompre - 3 / et, surtout, sous l’épée de Damoclès que constitue l’échéance sadique assignée pour un dîner de re-motivation auquel le tyrannique boss d’Honecker a convoqué le staff de ses cadres le soir même, un premier janvier, à 20 h précises, dans un hôtel de la côte Baltique, particulièrement riante à cette époque de l’année.
Mais une folle énergie anime Honecker qui, contre toute attente, réussit, en dépit des innombrables caprices du destin comme de la poussive Avantime, à se jouer des multiples obstacles que l’adversité perfide se complaît à jeter sur son chemin (de croix). Pressent-il qu’il est mûr, enfin, pour la grande et terminale aventure en forme d’étrange rencontre qui l’attend là-bas, dans les tristes marais et les chemins de rouille qui, entre Szczecin (ex-Stettin) et Swinoujscie et sous l’un ou l’autre nuage toxique, sillonnent les terres désolées et désormais polonaises de la Poméranie occidentale.
“Si je range l’impossible salut au magasin des accessoires, que reste-t-il ? Tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui” écrivait Sartre à la fin de son autobiographie, Les Mots, dans une phrase conclusive et à juste titre restée célèbre. Matthias Honecker est cet homme, aujourd’hui, qui nous donne de nos nouvelles depuis l’un des centres géométriques de la vieille Europe : il porte le numéro 21, son matricule, comme « Le Prisonnier » de l’antique série américaine. Son patronyme, Honecker, recèle le très déplorable fantôme d’une Histoire qui, pour avoir été cauchemardesque, semble a posteriori avoir au moins le mérite d’avoir existé, tant le héros de Jean-Yves Cendrey peine, quant à lui, à identifier dans les temps désorientés qui sont les siens ne serait-ce que le commencement d’un nouvel épisode susceptible de conférer un peu de sens au devenir de l’humanité…
Absurdement tragique et suscitant tour à tout le rire le plus grinçant comme le plus libérateur et le plus dionysiaque, l’abominable destin de Honecker, servi par une langue d’une efficacité et d’une rigueur sans pareilles, s’incarne dans un personnage inoubliable qui peut légitimement prendre place aux côtés du mythique Charlot de Chaplin ou au sein de l’univers déjanté des Monty Python britanniques. Puissamment cathartique, un roman d’une verve et d’une justesse exceptionnelles qui nous donne, depuis Berlin, des nouvelles de l’humanité telle que nous la faisons ensemble ici et maintenant sans parvenir à la refonder, sur le versant occidental de la planète Terre.
A lire
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Jean-Yves Cendrey lit un extrait de Honecker 21
Revue de presse
- Jérôme Garcin, Le Nouvel observateur
- Augustin Trapenard, Elle
- Eric Loret, Libération
- Alexandre Fillon, Lire
- Alexis Brocas, Le Magazine littéraire
- Isabelle Rüf, Le Temps
- 20 minutes
“Vingt ans après la chute du Mur, Cendrey recouvre la liberté d’exercer sa ravageuse ironie et d’écrire le plus tragi-comique de ses romans. […] C’est formidablement écrit, avec des descriptions saisissantes, des portraits au burin et une réjouissante débauche de métaphores. On hésite entre la sinistrose et l’hilarité. Il faut en effet imaginer un Buster Keaton scénarisé par Tarantino et filmé par Lynch.”
“Vingt saynètes burlesques et grinçantes où Jean-Yves Cendrey croque l’homme d’aujourd’hui, forcément incomplet. […] Lâche, cruel, cynique… et drôle à en pleurer [Honecker] est pétri de défauts, mais on finit par l’adorer.”
“La langue de Jean-Yves Cendrey atteint une consistance délicieuse, jouant avec les matériaux, les sons et provoquant des courts-circuits mentaux propres à dire l’effarement des cellules humaines en pleine détresse.”
“Très à l’aise dans le maniement de l’humour noir, Jean-Yves Cendrey propulse son Honecker dans la tourmente pour la plus grande joie du lecteur.”
“Cela sonne un peu comme du Houellebecq, mais chez qui l’humour dominerait sur le pathétique et l’envie de théoriser. […] A travers ce roman, c’est de nous-mêmes, petites billes jetées dans « le grand flipper libéral », qu’il nous invite à rire.”
“Une machine à café (chère, italienne) qui foire, une dent qui lâche, un déménagement sous la neige, un 1er janvier, après un réveillon d’apocalypse, un « dîner de motivation » avec le patron : Jean-Yves Cendrey maîtrise admirablement ces tableaux de genre, mordants et précis. Mais il sait aussi donner une dimension plus grave, délirante. […] Honecker 21 marque un retour jubilatoire à la fiction.”
“Piquant, délirant, furieusement drôle. […] Le drame promet d’être total, la méchanceté réjouissante, le lecteur comblé.”