Préface
LE TRAVAIL ET LA THÉMATIQUE de KERTÉSZ
La thématique de Kertész a presque toujours occulté son travail littéraire, et il faudra attendre longtemps pour qu’il n’en soit plus ainsi.
L’expérience brutale de la privation totale de droits, du pillage et de la destruction des juifs d’Europe ne fait pas partie des histoires ou des thèmes qu’on peut régler mardi et classer mercredi. Elle est toujours d’actualité. On ne peut pas la remanier a posteriori au gré des souhaits des histoires familiales pour pouvoir ensuite l’oublier avec d’autres crimes historiques considérés comme pardonnables. L’expérience collective de la privation totale de droits, du pillage organisé et de la destruction méthodique des juifs d’Europe est le résultat de l’activité intellectuelle consciente et du travail coordonné d’éducation mentale menés par plusieurs générations d’Européens. Elle ne peut absolument pas être considérée comme un dérapage de l’histoire européenne, ni même hongroise. Il n’y a, il n’y aura aucune absolution, ni religieuse ni temporelle. Et, si quelqu’un ne porte pas de responsabilité personnelle, cela ne veut pas dire qu’il ne porte pas de responsabilité historique permanente.
Au cours des cinquante-huit dernières années, la réalité d’Auschwitz est devenue l’aune universelle de l’attitude éthique, de la pensée politique et de l’écriture des lois. Nul ne peut la contourner, même ceux qui y auraient le plus intérêt, à savoir les nationalistes et les fascistes. Ils sont contraints de se distancier de ce qu’ils voudraient refaire. L’épuration ethnique, le massacre et le génocide ne font plus partie des rêves nationaux légitimes. L’expérience historique d’Auschwitz est comme un seuil élevé où chacun peut mesurer tous les jours sa propre ignorance et son efficience, voire la sincérité de ses bonnes intentions. Nul ne peut penser Dieu qui ne pense Auschwitz. Nul ne peut penser sans Auschwitz la semence de dragon qu’est l’humanité. Ni les institutions d’Etat, ni les Eglises, ni les familles, ni les individus ne peuvent éviter de franchir ce seuil élevé de la conscience collective. Ni ceux qui sont nés hier, ni ceux qui naissent aujourd’hui.
Tout au plus n’entre-t-on pas dans l’autre pièce par volonté délibérée. Mais alors il faut compter avec les conséquences de son isolement.
La représentation de l’homme dans la culture européenne est impossible sans Auschwitz. Nous le voyons dans le sourire éthéré et indifférent de Mona Lisa, ses cadavres dépassent sous le retable d’Issenheim. Dieu n’est pas mort. Mais masque, maquillage, visage peint, atours et voiles ne sont plus d’aucun secours. L’image divine plusieurs fois millénaire de l’adoration de soi et de l’apitoiement sur soi s’est véritablement et définitivement annihilée dans le feu des fosses de Majdanek et de Sobibór, dans les fours crématoires d’Auschwitz et de Ravensbrück, dans les gares de Szeged, Nyíregyháza, Debrecen, Miskolc, Pécs, Zalaegerszeg et Mohács. Le christianisme n’a pas d’autre réalité, plus idéale, il n’a pas d’histoire qu’on puisse séparer d’Auschwitz. Sans Auschwitz, il n’y a plus de théologie chrétienne.
Etrangement, cette thématique immense occulte non seulement le travail littéraire d’Imre Kertész, mais aussi ses thèmes plus intimes. Ceux-ci sont imbriqués les uns dans les autres comme ces terribles boîtes magiques.
Il a vu dans Auschwitz la réalité profonde, essentielle, de la culture européenne lorsque, dans la réalité de la continuité des dictatures, il s’est retourné vers le bel et unique Auschwitz de son enfance. La grande découverte structurelle de ses œuvres littéraires est qu’en regardant depuis Auschwitz, on ne voit pas Auschwitz mais que, du point de vue de la continuité des dictatures, on le revoit comme si c’était un beau souvenir. Dans une dictature, toute signification est déformée d’emblée. C’est une découverte embarrassante que de voir la continuité là où d’autres aimeraient voir tout au plus un court-circuit de civilisation, l’œuvre inexplicable du mal ou celle du hasard. Cette conception de la réalité historique, des facultés et de la nature de l’homme ne laisse aucune place à l’illusion sentimentale, que l’on regarde vers l’arrière ou vers l’avenir. Elle ne cite aucun fait qui permettrait de mettre un signe d’égalité commode entre les dictatures rouge et brune et de justifier les crimes de l’un avec les crimes de l’autre, à la manière de Nolte. Ce qui s’est produit se produira. Dans cet instant de silence pendant lequel le peloton d’exécution recharge, Kertész nomme les corrélations entre les dictatures, il désigne leurs points d’intersection. Il explique la manière dont les terribles boîtes magiques de l’histoire européenne et de la nature humaine s’imbriquent l’une dans l’autre.
Cette langue, cette culture ne peuvent être dues au hasard et à l’arbitraire, c’est ainsi.
L’analyse philosophique constitue un travail littéraire d’Imre Kertész, occulté par sa thématique, et non des moindres. En principe, elle pourrait être faite dans n’importe quelle langue du monde. Il est néanmoins intéressant qu’il l’ait menée dans une langue dont les concepts étaient jusque-là à peine troublés par des réflexions philosophiques préliminaires. Une langue qui connaît tout au plus les interprétations des philosophies étrangères, mais ne possède pas de philosophie autonome. Dans l’idiome littéraire de Kertész, ce handicap, ce manque quasi général de concepts dûment analysés et établis, s’est transformé en avantage. Il a élaboré les strates d’une vision dépassionnée avec le matériau de la langue hongroise. Rétrospectivement, on voit que c’est la structure malléable de la phrase hongroise qui permet à son style d’adopter cette vision dépassionnée. Dans l’intervalle qui sépare deux sentiments chargés de lieux communs, la phrase de Kertész prend conscience sans ciller de la pénible réalité. De la sorte, il a créé dans la langue hongroise une nouvelle appréhension de la réalité.
PÉTER NÁDAS
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LA PÉRENNITÉ DES CAMPS
Conférence donnée au Thália Studió, 1990
Un jour, on m’a demandé mon avis sur les analogies et les différences entre les camps de concentration nazis et bolcheviques, bref, sur la problématique de la honte ou, pour reprendre le terme de saint Paul, le “scandale” du XXe siècle ; j’ai répondu à brûle-pourpoint qu’à mon sens, cette question relevait de la mythologie. Et, bien que beaucoup de temps ait passé depuis, je n’ai pas changé d’opinion.
Je sais bien que cette question est inépuisable, alors que le temps et la patience de chacun d’entre nous ont leurs limites : je vais donc tâcher d’être bref, ce qui me contraint à la concision. Mais avant tout : sur quelle base doit se faire cette comparaison ? Il est évident que la déshumanisation, la souffrance, la faim, le travail forcé, la mort sont les mêmes à Recsk1 et à Dachau, que de ce point de vue Kolyma ne diffère pas de Mauthausen. Allons-nous nous amuser à mesurer si la ration de pain était plus petite à Ravensbrück ou dans l’un des camps de l’archipel du Goulag ? si les professionnels du sadisme étaient de meilleurs experts en torture au siège de la Gestapo de la Prinz-Regentenstrasse ou à la prison de la Loubianka à Moscou ? Aussi triste que ce soit, ce serait là une discussion stérile. Porter un jugement sur l’univers des camps du point de vue de la loi ? Chercher à savoir qui a subi la plus grande injustice et dans quel endroit ? Mais nous savons bien que tout cela est au-delà du droit et de la justice ; sans parler des prétendues sanctions, comme par exemple dans le cas de Gábor Péter2, les verdicts de Nuremberg et le procès d’Auschwitz à Francfort3 ont montré que le monde des victimes et des bourreaux ainsi que l’effroyable condamnation se situent bien loin de la salle d’audience. Ou bien alors soumettons la question au jugement de l’histoire, comme on dit. Avouons cependant que la perspective de l’histoire ne s’est pas montrée très capable – du moins jusqu’à présent – d’expliquer ni même de comprendre ces événements désignés par des termes bibliques ou puisés dans le langage populaire, parfois par des noms de code et, le plus souvent, uniquement par des noms de lieux. Bien sûr, les faits consignés par l’histoire sont importants ; mais ils restent de simples dossiers d’enquête si l’histoire est incapable d’en tirer des conséquences. Or nous voyons qu’elle n’en est pas capable, peut-être parce qu’elle ne dispose pas d’un outil de catégorisation universelle, à savoir d’une philosophie. Le dernier à parler de philosophie de l’histoire – non au sens de critique de la philosophie, mais au sens d’affirmation de la philosophie de l’histoire – fut sans doute Hegel quand il écrivit que l’histoire était l’image et le fait de l’esprit. De nos jours, nous rions volontiers de cela (les yeux embués de larmes, naturellement), mais nous ne pouvons nier que le mythe de l’esprit du XVIIIe siècle fut le dernier grand mythe fondateur de l’Europe et que, depuis qu’il s’est évanoui ou, pour employer une comparaison plus adéquate à notre thème, depuis qu’il est parti en fumée, nous sommes condamnés à être orphelins d’âme et d’esprit.
Depuis que Nietzsche nous a appris que Dieu était mort, une grave question se pose : qui tient compte de l’homme, outre les registres informatisés des autorités, bien entendu ? En d’autres termes, sous le regard de qui vivons-nous, à qui devons-nous rendre des comptes, au sens éthique et aussi, pardonnez-moi mais c’est bien de cela qu’il s’agit, au sens transcendantal du terme ? En effet, l’homme est un être de dialogue, il parle sans cesse, et ce qu’il dit, plus précisément ce qu’il raconte, n’est pas censé être une simple représentation de ses plaintes, de ses tourments, mais aussi un témoignage, et en secret – “de manière subconsciente” – il veut que ce témoignage se transforme en qualité et que celle-ci se transforme à son tour en force spirituelle créatrice de lois. Dans L’Homme révolté, Albert Camus – qui lui-même cite un autre auteur, sans doute Shelley – dit : “Les poètes sont les législateurs du monde.” Je crois que nous devons partir de là. Car il est vrai que les poètes – et nous prenons ce mot au sens large d’imagination créative – ne légifèrent pas, comme les constitutionnalistes au Parlement, mais obéissent à la loi, à la loi qui fonctionne toujours en tant que loi dans le monde, qui crée et ordonne les histoires, y compris la grande histoire de l’humanité. Le poète est celui qui ne peut jamais transgresser cette loi parce que son œuvre deviendrait injustifiable, c’est-à-dire mauvaise. Cette loi insaisissable et néanmoins plus efficace que tout, cette loi qui non seulement dirige notre esprit mais que nous nourrissons sans cesse de notre propre vie, sinon elle n’existerait pas, permettez-moi de la nommer, dans mon désarroi et faute de mieux, à l’aide d’une expression que j’emprunte à Thomas Mann, tout simplement l’esprit du récit. C’est là ce qui fait la part entre ce qui est appelé à entrer dans le mythe et ce qui reste dans les archives historiques d’une civilisation, en dépit des idéologues qui veulent souvent s’arroger ce droit. Ils n’y arrivent pour ainsi dire jamais, du moins pas comme ils le souhaitent. Car le mythe est fonction d’une décision secrète et commune qui reflète des motivations, des nécessités spirituelles dans lesquelles apparaît la vérité. L’horizon de notre vie quotidienne est déterminé par ces histoires qui sont, en définitive, des histoires sur le bien et le mal, et notre monde défini par cet horizon est rempli des murmures incessants concernant le bien et le mal. J’oserais une affirmation audacieuse : dans un certain sens et à un certain niveau, nous vivons exclusivement pour l’esprit du récit. Cet esprit qui se forme sans arrêt dans le cœur et la tête de chacun d’entre nous a pris la place spirituellement impalpable de Dieu : voilà quel est le regard imaginaire que nous sentons posé sur nous, et tout ce que nous faisons, nous le faisons à la lumière de cet esprit.