Anna ENQUIST
Le chef-d'oeuvre
Babel n° 507
Littérature étrangère
Traduit  du néerlandais
Nadine Stabile (Traducteur)

octobre 2001  / 11 x 17,6 / 384 pages
ISBN 978-2-7427-3447-4
prix indicatif : 8,50 €
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DE LA SERVIABILITÉ

Les poissons rouges ont englouti leur progéniture. Au cours de cet été chaud et sans souffle, ils furent occupés au frai pendant des jours. Le petit à la tête couverte de taches noires traquait inlassablement la grande lambine, heurtant son arrière-train enflé à la rendre folle, jusqu’à ce qu’elle se déleste de ses œufs entre les plantes aquatiques. Il l’avait aspergée du dessus, en un accouplement à distance dans lequel beaucoup d’éléments de l’acte sont bien là, mais distincts les uns des autres : des rituels sans but, une tâche censée s’accomplir dans le cadre de la reproduction dès que la température de l’eau monte et que le vent s’apaise.

Le noir pense-t-il jamais : O chère lambine indolente, avec tes flancs dodus, tu es l’amour de ma vie, je te veux je te veux ? Des œufs, voilà tout ce qu’il veut, il veut semer afin que les ovules fécondés puissent s’accrocher aux plantes aquatiques tels des colliers de perles miniature, dans l’étroit espace des douves de chêne qui forme leur univers.

Lisa est accroupie près du tonneau et regarde. A l’intérieur de ces globules, la division des cellules s’effectue à toute vitesse, jusqu’à ce que les alevins soient assez forts pour se dégager de la membrane visqueuse. Regroupés par dizaines, ils flottent dans l’eau tiède.

Les alevins ne sont pas nourris par le couple parental, qui n’est plus un couple ; ils absorbent seuls, infatigablement, l’eau contenant les aliments invisibles. Ils se nourrissent de l’élément dans lequel ils évoluent comme ils faisaient déjà dans l’œuf. Si par malheur ils s’aventurent dans les eaux de leurs parents, ces derniers ouvrent une gueule béante, une fosse abyssale de la taille d’un canot de pêche, dans laquelle sont aspirés moustiques morts, semences de bouleau et petits poissons. Nonchalamment, la lambine recrache la semence de bouleau.

J’aurais dû les protéger, pense Lisa. La semaine dernière, les alevins pullulaient encore, bestioles transparentes d’un centimètre de long, munies d’un devant et d’un derrière, d’un sens de la marche et d’un noyau foncé. A présent, c’est le calme plat. Nom d’une pipe, si seulement je les avais mis dans le saladier, nourris, élevés en lieu sûr !

En vérité, elle n’en a pas envie. En vérité, cette femme qui a durement appris à admettre que la vie est ce qu’elle est, en grinçant des dents, en dépit de ses désirs, ne souhaite pas avoir la moindre indulgence envers ses poissons rouges. Le matin avant sa journée de travail, et le soir lorsqu’elle se retrouve libre, elle s’assoit toujours un moment auprès du tonneau pour observer, captivée, le cruel univers. Il arrive que, sportive, elle soit prête à laisser aux poissons une nouvelle chance (mais qui aide-t-on, et pourquoi ?) et qu’en cas de gel sévère, par exemple, elle taillade une fente dans la glace à la hache ; mais tout aussi souvent, elle a laissé la glace se former pour qu’au printemps surnagent sans vie les cadavres décolorés. Une fois, un poisson orange vif fut pris dans la glace, on eût dit un presse-papiers de verre ; au printemps, il s’en libéra, remua mollement et gauchement la queue, secoua ses ouïes. Tu vois bien, se dit alors Lisa, qu’on peut survivre dans la glace.

Lisa est psychiatre. Elle habite à une dizaine de kilomètres de la ville, dans un village annexé par les banlieusards. Le matin, elle consulte chez elle ; l’après-midi, elle travaille dans une clinique psychiatrique universitaire. Elle fait cours à des assistants, enseigne aux infirmières et prend une modeste part aux soins des patients. La maison est une ancienne demeure patricienne, carrée, construite symétriquement de chaque côté de la porte d’entrée gris-bleu. Derrière la maison, un verger de pommiers et de pruniers s’étend jusqu’à la rivière. Le tonneau aux poissons est près de la porte de la cuisine.

A l’avant de la maison, sur la gauche, il y a le bureau de Lisa, une pièce munie de grandes fenêtres sur deux façades. Une modeste salle d’attente a été aménagée sous l’escalier, derrière un paravent. Il s’y trouve rarement quelqu’un parce que Lisa prend un quart d’heure entre ses rendez-vous et que les patients venus de la ville préfèrent le plus souvent attendre leur tour dans leur voiture garée le long du trottoir.

Une heure se libère à cause d’un patient malade : c’est l’occasion d’une virée à bicyclette ! Pas un souffle d’air, une douce tiédeur d’été finissant, pas de maudite manœuvre à effectuer près de la clinique. Le plaisir de longer la rivière bordée de pêcheurs postés sous leurs grands parapluies verts, et traverser le parc municipal puis la longue avenue commerçante qui mène à la clinique. Lisa porte un jean de marque et un pull écru encore plus coûteux. Au dernier moment, elle troque ses tennis contre des bottines bleues. Lisa est une belle femme et le reste avec les années. Elle s’habille bien, mais sans ostentation.

Le téléphone sonne au moment où elle saisit sa serviette.

– Hannaston ?

Lisa expérimente diverses manières de répondre. Depuis toujours, elle s’annonce par son prénom, sans réfléchir, en combinaison avec différents patronymes (Blech, Bleeker, encore Blech, Hannaston). Depuis son quarantième anniversaire, elle a décidé qu’il en serait autrement, mais comment faire ? Un homme peut user d’un patronyme, pour lui-même ou pour ses amis, sans passer pour grossier. Pas une femme. "Mme Hannaston", elle trouve cela godiche, "docteur Hannaston", ce serait de l’esbroufe et un "allô" seul est impoli. Elle énonce son nom sur un mode interrogatif, presque en manière d’excuse.

– Lisa, c’est Johan, je suis content que tu sois là, tu ne dois pas soigner tes fous, aujourd’hui ?

– Je m’apprête à partir.

Sur le tableau d’affichage, au-dessus du téléphone, est épinglée une invitation au vernissage de l’exposition de Johan : Johan Steenkamer, huiles, gravures et aquarelles, réception dimanche de quatre à six heures au Musée municipal. Vous êtes priée de l’honorer de votre présence. Tenue de soirée. Tenue de soirée ? Oui, tenue de soirée. Sponsors : Le Fonds national pour les arts plastiques, l’Office national des postes, et la société Niklaas Dissel, négociants en bois…

Une photographie de Johan en semi-profil : nez affilé, lèvres outrancièrement pincées, yeux de quelqu’un qui pense intensivement à soi au moment de la pose. Jeu d’épaules dans un costume sombre, seyant.

– Ecoute, ensuite on ira manger avec la famille. C’est Alma qui insiste. C’est moderne, mais ça doit pouvoir se faire.

La famille, c’est d’abord Alma, la mère de Johan, celle qui a pris l’initiative de ce dîner ; puis son frère Oscar ; ses fils Paul et Peter. Zina, l’amie de Johan, en est-elle l’élément moderne ?

– Ellen vient aussi ?

– Alma lui a téléphoné. Elle a dit oui.

Cela doit donc pouvoir se faire, la mère de ses fils et sa nouvelle femme assises à la même table.

– Je viendrai avec plaisir, Johan, dit maintenant Lisa, soucieuse de ne pas laisser son amie seule dans cette situation, et un rien fascinée par les relations familiales complexes.

– Et Lawrence, je voudrais bien l’avoir aussi, il est rentré ?

– Il vient justement de partir. Il sera de retour à la fin de la semaine prochaine, pas avant. Quand l’école reprendra pour les enfants.

– Ah ! vraiment, il ne peut pas me faire ça. J’ai besoin de vous tous. Qu’est-ce qu’il fiche en Angleterre, il a un contrat, ou quoi ?

– Non, pas encore. Il devait éventuellement dessiner un oriel pour l’hôtel de son père. Il fait une simple visite de famille ; les petits-enfants chez papy et mamy. Je dois partir, Johan, merci pour l’invitation.

Ils se séparent.

Au ton de sa voix, Johan paraît encore légèrement froissé.

Quand on pédale, on peut réfléchir à loisir. Pendant la marche, les rêveries et divagations l’emportent, tandis que le minimum d’attention requis par la bicyclette vous ramène à la réalité : de l’action ! Lisa a pris le vélo de Lawrence, au risque d’avoir un sexe en bois après une heure de pédalage, mais avec l’avantage de pouvoir passer des vitesses. Elle lance l’engin, file sur l’asphalte gris entre les gros arbres et enclenche le grand développement. La piste oblique vers la rivière où affleurent des berces en fin de floraison et des grèbes huppés exténués par leurs jeux.

Narcisse ne tarde pas à surgir. Il s’agit bien de ce type qui se pencha au-dessus de l’eau et tomba amoureux de lui-même ? Ici, il n’y verrait goutte, à supposer que les mottes d’herbe irrégulières ne précipitent pas sa bicyclette dans l’eau trouble ! Peu importe, on tombe quand même amoureux de l’image qu’on se fait de soi. Voilà pourquoi Johan fait une moue aussi bizarre sur cette photo : il devance son imagination. Etrange, qu’ils soient amis, Johan et Lawrence. De quoi peuvent-ils bien se parler ?

Lawrence est originaire de York. Ses parents possèdent un grand hôtel sur la côte est de l’Angleterre. D’immenses baies vitrées y donnent vue sur la mer. Les pièces dont les Anglais ont besoin dans leurs villégiatures pour diverses fonctions, Lounge, Dining-Room, Tea-Room, Morning-Room, y sont aussi vastes que des stades de football. La récession économique en avait clairsemé les hôtes. Ceux qui avaient continué à venir étaient riches et vieux et le faisaient par habitude. Sur une porte, dans un des couloirs aux allures d’hôpital, il est écrit : "Emergency Room". Là-derrière, dans un placard étroit et profond, est camouflé un brancard. A l’occasion d’un séjour chez ses beaux-parents, Lisa avait assisté au malaise d’un hôte âgé après le dîner (mine cramoisie, écume aux lèvres : Yorkshire pudding) et à son transport précipité, par le cuisinier et le réceptionniste, vers la sortie arrière où l’attendait discrètement l’ambulance appelée par la mère de Lawrence. Dans le Dining-Room, il s’était écoulé un moment avant que l’ambiance ne revienne.

Les publicités faites en Amérique n’avaient rapporté que plus de personnes âgées, qui de surcroît voulaient boire du gin dans le Morning-Room. L’hôtel menaçait de fermer. La mère de Lawrence envisagea un temps d’en faire un vrai home pour personnes âgées, puis elle y renonça, craignant des répétitions de la scène du brancard.

Papy England, comme le surnomment Kay et Ashley, les enfants de Lisa, trancha le nœud gordien et conclut de nombreux marchés avec des entreprises qui voulaient offrir à leur personnel des vacances ou un week-end reposant. A des tarifs fortement réduits, des groupes nombreux viennent à présent remplir les salles. Ils jouent au minigolf (aménagé sur le terrain de l’hôtel) et font des promenades sur le sentier côtier.

Parfois, à l’occasion de conférences et de séminaires, le Morning-Room fait office de salle de réunion. L’installation d’une piscine couverte, avec sauna et salle de gymnastique, est en projet. Lawrence conseillera ses parents à ce sujet. Le brancard y est encore.

Mener la vie d’un enfant d’hôtel. Dormir dans une chambre inoccupée au fond d’un couloir. La mère derrière le bar, le père dans le petit bureau, attelé à la comptabilité, ou derrière le comptoir aux clés accrochées à un navet de bois sur lequel figure Sea Residence. Entendre comment le Client, lui qui rythme la vie de l’hôtel, qui est la mesure de toutes choses, se fait traiter de raseur ou de rapiat par vos parents au cours du dîner pris tôt et sur le pouce à la cuisine.

Lawrence partit pour Londres étudier l’architectonique (les lignes, les poids, les matériaux, tout ce qui se calcule) à l’Ecole des beaux-arts. C’est là qu’il rencontra Johan qui y passait un an à peindre grâce à une maigre bourse d’études. A l’issue de cette année-là, le prudent et raisonnable Lawrence s’envola vers les Pays-Bas avec son nouvel ami et s’y installa.

– Tu les as fuis ? demande Lisa. Tu ne supportais pas leurs exigences et leurs attentes, tu étais tellement furieux qu’il a fallu toute une mer entre vous ?

– Mais non. Il y avait du vent, la tempête tout le temps.

– Et ici, alors ? La moitié de l’année, le vent t’arrache les oreilles de la tête, les arbres poussent de travers et même le soir, le vent ne se calme pas ! Et les inondations ?

– Même le vent est une caresse, ici. C’est plat, tu as la vue dégagée. Là-bas, tu es sur les récifs, livré à la tempête. L’eau fouette la terre et la rogne continuellement, jusqu’au jour où tout l’hôtel s’écroulera dans la mer. J’en étais mort de peur, enfant. Ça finira par arriver.

Tout à fait vrai. Et tout à fait absurde, pense-t-elle. Il ne hait pas ses parents, il fuit le vent !

Lisa n’a pas de parents. Son père est mort à la guerre. Pas en héros, non, ce garçon peureux marchait vers le canal de la ville noire après le couvre-feu quand il s’y noya faute d’avoir osé crier. Sa mère, dont la robustesse et le sens des réalités s’émoussèrent sous les persiflages et les brutalités perpétuelles, mourut dans d’atroces douleurs d’un cancer décelé trop tard. C’était il y a quatre ans. Lisa, son enfant unique, s’impliqua modérément. J’ai assisté ma mère dans la mesure du possible, pense-t-elle. Il n’y avait pas grand-chose à faire, et ce qui pouvait se faire n’allait pas sans mal. Lisa ne se leurre pas, sa semaine de travail surchargée et les besoins de ses enfants ont empêché qu’elle n’assiste davantage sa mère mourante. A l’opposé de Lawrence, elle reconnaît les motifs qui l’animent. Elle est capable de se livrer à une introspection et ce qu’elle voit alors, c’est une enfant résolue qui se bat pour son propre intérêt, une égoïste au sale caractère. L’image réfléchie se tourne vers le miroir, l’enfant répond aux attentes de la mère.

Dans ces eaux troubles de l’enfance, Lisa ne se noiera jamais plus. De même qu’elle s’était octroyé de tenir la tête hors de l’eau, de se détourner de sa mère sitôt qu’elle sentirait monter l’attirance instinctive de jadis, elle parvint, au terme de l’horrible maladie, à presser contre sa poitrine la tête d’oiseau grise, à refermer les bras sur le corps endolori et à pleurer de remords sur la vie solitaire et gâchée de cette femme. Au cours du week-end libre de l’infirmière engagée pour la circonstance, Lisa lava le corps de sa mère. Les fesses pendaient tels des sachets ridés. Précautionneusement, elle tamponna les grandes cicatrices qui remplaçaient les seins.

Ce à quoi je me suis abreuvée n’est plus, incinéré au four de l’hôpital. Dans ces bras décharnés, à ces maigres tétons, j’ai dû me sentir bien, j’ai dû trouver mon compte, autrement je ne serais pas là, mais maintenant, la preuve a disparu. A cette source je ne peux pas retourner. Poils gris du pubis sur le sexe dont je suis issue. Je le regarde, je le vois.

Lisa voit une surface de sable ronde, une piste de cirque entourée d’une grille. Par terre, un sable rougeoyant ; les lampes hautes, les projecteurs, diffusent une lumière jaune, chaude. Lisa est assise sur le sable, appuyée contre la grille, et un homme brun, sans visage, s’installe à côté d’elle, pose son bras autour de ses épaules. Maintenant, tout va pour le mieux et rien ne changera plus jamais. Se réveiller en sanglots. Une gorgée d’eau. Un pipi. Retourner l’oreiller. Un nouveau sommeil, sans songes.

Son incapacité à parler d’elle en fait une personne à l’écoute des autres. Les gens de son âge soulagent leur cœur avec elle et lui racontent leurs secrets. Lisa écoute, résume, pose une question circonspecte. Elle aide et reçoit en retour reconnaissance et acceptation. Elle étend cette fonction de soutien au plan physique, pendant les vacances, à l’hôpital. Là aussi, les rôles sont clairement définis et elle n’a pas à se livrer. Là, elle rencontre des professeurs paternels qui ne se doutent pas que la nuit, leur poulain leur grimpe sur les genoux et leur saute dans les bras. Malgré ces restrictions et ces manques, Lisa a gardé sa curiosité grâce à laquelle en fin de compte elle sortira du marais. Tremblant de peur devant ce qu’elle va trouver, mal armée, elle n’en est pas moins passionnée de savoir.

La faille se produira bien un jour, c’est incontournable. Dans sa quatrième année de médecine, par un matin d’hiver pluvieux, son regard croise celui de son professeur de pathologie. Elle ne détourne pas les yeux.

Un long moment, intemporel, leurs regards restent rivés l’un à l’autre. Le dernier mot prononcé résonne dans l’air : sténose mitrale. La longue pause qui s’ensuit donne du poids à ce concept ; les étudiants se penchent sur leurs notes, inscrivent ce mot en majuscules, le soulignent. Les maladies du cœur. Lisa se tient droite et regarde dans les yeux cet homme de quarante-cinq ans. Elle lui offre un regard dans lequel toute sa passion, tout son désir, se donne à voir sans défense. Pour la première fois de sa vie, elle se rend accessible.

Gerard Bleeker (marié, hypothèque, voilier) poursuit d’une voix enrouée. Il éprouve une sensation légère, suspecte, dans les genoux. Après l’apéritif à la faculté, les baisers, à moitié ivre, entre les manteaux malodorants du vestiaire, avec la secrétaire bonne camarade qui montre son derrière si jovialement quand elle ramasse ses dossiers ; après le dernier cours, le verre de vin acide pris au café du coin avec la seule étudiante intrigante à portée de main cette année-là, une bonne conversation une main sur le genou — tout cela, il connaît et il sait appuyer à temps sur le frein parce qu’il ne veut pas aller plus loin.

La capitulation de Lisa ranime en lui des rêves d’adolescent enfouis et durant un temps le rend fou. Il perd prise sur la réalité, en oublie l’existence des autres dans sa vie et nie la position ridicule dans laquelle il s’est mis. Une demi-année durant, ils partagent une folie bienheureuse. Le printemps venu, Gerard retape son bateau et en fait leur maison, leur nid. Pour ne pas éveiller les soupçons au port d’attache, ils ont rendez-vous en des lieux éloignés ; Lisa fait des voyages compliqués vers Medemblik, vers Hindeloopen. Ils font l’amour sur le pont du bateau, bercés par l’eau. Sur la berge, ils se couchent dans l’herbe, nus sous le soleil brûlant et ils s’aiment jusqu’au soir, ils s’aiment avec toute la concentration requise sans remarquer la présence des bateaux qui passent (bravo ! continuez !) et des vaches curieuses qui se sont approchées.

Le soir, ils mangent du poisson gras au café du port avant de s’endormir dans les bras l’un de l’autre, ensemencés, sous la grand-voile.

Les vacances d’été sont un fiasco. Gerard passe trois semaines avec sa femme sur un alpage où il fait de longues promenades solitaires. Dans sa chambre, Lisa, désespérée, ingurgite la matière de ses partiels qu’elle avait délaissés, et écrit de longues lettres en poste restante, à l’adresse de son amant.

Il n’est pas le premier, pour elle. Il est le premier envers qui elle ressent une pulsion irrésistible et une disponibilité totale. La sensation de son sexe profondément enfoui dans ses entrailles est sa seule et unique raison de vivre. Elle a partagé son lit avec des étudiants sympathiques, par politesse après une conversation intime. Elle s’est offert un pilote rencontré dans un café, par curiosité. La nuit précédant son départ définitif pour les Antilles, elle a couché avec un juriste diplômé de fraîche date, pour lui apprendre.

Ils bénéficient d’un automne doux dans les dunes et les parcs, mais en novembre, quand le bateau sera en cale et que l’épouse se fera méfiante, ce sera la crise. Gerard emménage dans un appartement d’un quartier neuf, il laisse à sa femme la maison et une forte pension alimentaire, par culpabilité. Entre les murs nus des pièces anonymes, il éprouve une liberté nouvelle. Ils dorment sur un matelas à même le sol. Au printemps, quand Lisa a passé sa maîtrise, ils se marient.

Combien de chances une telle passion a-t-elle de se muer en relation ordinaire ? Gerard n’est-il pas le père qui peut nourrir et apaiser les désirs de Lisa ? Lisa, elle, n’est pas la panacée contre la temporalité dans laquelle Gerard pourrait amortir le chagrin de sa première tranche de vie ratée. La vie reprend ses droits. Lisa rentre tout excitée de son internat. L’emploi de Gerard est sans perspective, comme avant. Soudain, vingt années les séparent. Quand elle, débordante d’énergie, voudrait faire l’amour avec lui soir après soir, lui est fatigué, inquiet de ne pas trouver le sommeil. Le week-end, quand Lisa lit des articles et recherche dans ses manuels les maladies qu’elle rencontre à l’hôpital, il déplore la vente de son bateau. La pension alimentaire exclut l’achat d’une maison.

Puis vient le temps où, parmi les auditeurs de Gerard, se trouvent de nouvelles étudiantes intrigantes. Lisa est blessée au vif. Quelque chose en elle se brise qui ne peut plus se réparer, bien que Gerard pleure dans ses bras, bien qu’il lui promette une absolue fidélité jusqu’à la mort et au-delà. Lisa s’effraie de sa froideur et de la déception qu’elle éprouve, elle ne veut pas le reconnaître et fait de son mieux pour surmonter. Elle en a des migraines et des accès inexpliqués de morosité.

Elle se jette sur son travail et passe avec brio son doctorat de médecine. Trois spécialités lui sont proposées en formation. Elle choisit la psychiatrie. Bien qu’elle l’ignore encore, c’est pour elle-même qu’elle fait ce choix.

Gerard veut un enfant. Il a échoué dans son rôle de père de sa femme et se cramponne à des rêves de paternité réelle grâce à quoi, en outre, il se lierait sa femme qui se détache doucement de lui ; il la contraindrait à se pencher sur quelque chose que sa semence aurait produit ; il l’appâterait pour lui faire admettre qu’ils partagent de nouveau quelque chose ensemble. Lisa est ahurie.

– Je ne peux pas, c’est tout.

Non, pense Lisa, je ne te fais pas confiance, c’est comme ça. Je serais bien folle de lier mon avenir à un homme de cinquante ans, bon, disons, presque cinquante. Mais ce n’est même pas ça, c’est encore pire.

– Je ne peux pas être mère. Je ne le peux pas, voilà tout.

Une femme, oui, j’ai appris à l’être avec toi. Baiser dans la mer, du sable et du sel entre les fesses. Nue sous ma robe au bal de la clinique, intensément satisfaite de mon corps, merci bien, merci bien. Mais un enfant qui pousserait dans moi ? Que j’enfle en épaisseur et doive donner l’impression que c’est sympathique, ici ? qu’il en sortirait quelque chose de bon ? Ce bébé, je l’aurais déjà empoisonné avant sa naissance, je tuerais mon enfant avant qu’il vienne à la vie.

Gerard fulmine et hurle. Lisa pleure mais son choix est fait : Jamais.

Quand elle entreprend sa formation de psychiatre, elle a quitté Gerard. Lisa Blech, célibataire, domiciliée à un premier étage de la ville, comme une étudiante aisée. Une méchante dépression la conduit à une analyse, la curiosité qui ne l’a jamais quittée devient sa seule planche de salut. Le désir d’un père, elle peut le garder, mais l’espoir d’un apaisement de ce désir, elle doit y renoncer en fulminant et en mentant désespérément à son psychanalyste.

Son amie Ellen lui fait connaître Lawrence, avec qui elle construit une relation agréable, chaleureuse. Dans la sérénité, ils respectent mutuellement la langue maternelle, la spécialité et les pensées de l’autre. Leurs rapports tendent à être froids mais sont fondés sur une relation solide entre deux personnes qui ont chacune le droit d’être soi-même et n’exigent pas trop l’une de l’autre.

Il va de soi que Lisa devient mère. A son étonnement et à sa joie, une bonne mère. Ils achètent la maison du bord de l’eau. Un jour, Lisa se promène sur la berge à bicyclette, un enfant au guidon, un autre sur le porte-bagages, elle hume l’air parfumé de foin des cheveux de son bambin, sent les menottes de sa fille sur son ventre ; à tue-tête, ils entonnent le chant des trois tambours, qui venaient de l’est, de rom, de rom. La voilà, pense Lisa, la voilà, la vie que je voulais avoir. Elle chante et des larmes lui coulent sur le visage.

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