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Le premier contact avec une uvre ou son auteur porte en lui ce presque rien qui souvent déterminera le rapport quon entre
Le premier contact avec une uvre ou son auteur porte en lui ce presque rien qui souvent déterminera le rapport quon entretiendra, par la suite, au fil des lectures et des retrouvailles, avec elle avec lui. Dans quelles circonstances ai-je découvert Paul Auster ? Quels ont été les motifs, si singuliers quils retiennent à jamais lattention, qui mont fait dire du livre que je découvrais que jen étais le premier lecteur, indubitablement, et que je navais de cesse de le terminer puisquil me happait, mintimant lordre daller jusquà son terme ? Ma vie "littéraire" fut jalonnée de rencontres de toutes sortes, de toutes natures, quelques-unes me viennent, comme on dit, "à lesprit", qui me permettront, tout en différant la résolution de lénigme car il en sagit bien dune ! , de cerner avec plus de précision encore le chemin qui me mena jusquà lauteur de LInvention de la solitude
Ma première "rencontre" avec Allen Ginsberg, le chantre de la beat generation, par exemple, fut tardive et traversière. Convoquée par les tigres en papier de la bibliothèque comme dragon (Lezama Lima) et les souvenirs encyclopédiques, elle passa par le long poème en prose quécrivit Roque Dalton le poète san-salvadorien assassiné , au milieu des discussions théoriques et des verres de bière de la taverne pragoise U Fleku, un soir dautomne 1966 :
Une nuit à Prague
Ginsberg le poète a couché avec quatorze garçons
ce type nest pas un pédé
cest un avaleur de sabres
pourtant javais bien aimé son recueil Howl.
"Rencontre" qui, son caractère événementiel dépassé, définissait assez bien ce que pouvait être, à mes yeux, la poétique dAllen Ginsberg : une construction fragmentaire du voyage et de la discussion, une défense et illustration de lécriture nourrie par lhistoire individuelle et collective.
Jai rencontré Juan José Saer, pour la première fois en 1974, lors dune lecture de poèmes à la librairie Shakespeare and Company, encore hantée par les fantômes de James Joyce et de Sylvia Beach
Il moffrit un exemplaire du Limonero real, en me disant : "Je nécris pas pour exhiber mon argentinité." Nous ne connaissions que peu de chose sur cet Argentin "habité". Il était arrivé en France six ans auparavant et y avait élu domicile. Les Grands Paradis titre français de El Limonero real était son septième livre. Le choc fut immédiat et Juan José Saer fit partie, aux côtés de Cesar Vallejo, Alfredo Bryce Echenique et Eduardo Mendoza, des quatre premiers auteurs que je publiai dans la collection "Barroco" aux éditions Flammarion. Cet Argentin, adepte dune musilienne "littérature sans qualités", je le compris plus tard, nest pas sans évoquer cette narration sans certitude acquise, sans contrainte, rejetant toute détermination, pratiquée par
Paul Auster. De la librairie du célèbre quai de Seine à Park Slope, ny aurait-il quun pas ? Paul Auster, cest Jacques le Fataliste contre Zola : un écrivain de linexpérience et non du savoir, faisant de la littérature un mode de relation de lhomme avec le monde.
Tel nest pas le cas dAlvaro Mutis, el Gaviero, que je rencontrai en deux temps, à dix ans de distance
En 1978, lEspagne post-franquiste publiait beaucoup de livres politiques et nombre de traductions que la censure avait jusqualors stoppés à la frontière. Quelle ne fut pas ma surprise de trouver, perdu sur les rayonnages dune minuscule librairie malaguène, un petit livre au titre étrange, La Mansión de Araucaíma. Je le dévorai sur la plaza de la Merced, à quelques mètres de la maison natale de Pablo Picasso. De retour en France, je reçus de la part des éditeurs auxquels je proposai le livre des refus polis. Personne navait entendu parler de ce Colombien de cinquante-cinq ans qui navait, à ce jour, publié que des poèmes quil venait de rassembler sous un titre qui lui serait désormais associé : Obras completas de Maqroll el Gaviero. Je retrouvai Alvaro Mutis à Paris, lorsque Sylvie Messinger nous travaillions alors tous deux dans le même groupe éditorial fit découvrir au public français La Neige de lamiral. Grand lecteur de Proust, intrigué par les mécanismes de la mémoire, il me confia sintéresser davantage "aux déplacements de la caravane quà ses chameaux et à ses chameliers". Ce à quoi Paul Auster répond (cf. ici notre entretien) : "Oui, je suis daccord. Cest très juste. Ce nest même pas le livre fini, cest plutôt le trajet de lécriture."
Découverte de lAmérique dans Roque Dalton citant Ginsberg (rencontre du livre au livre) ; découverte du monde austérien sans certitude acquise, chez Juan José Saer (rencontre de posture à posture) ; découverte de lécriture en son trajet, dans le dialogue prémédité Auster-Mutis (rencontre dentretien à entretien) ; ma "fausse" rencontre avec Jorge Luis Borges multiple, échelonnée, dansante, laborieuse pourrait figurer comme le quatorzième chapitre de The Red Notebook
Jai traduit plusieurs textes épars de Jorge Luis Borges et trois livres. Le premier, Rose et bleu, se voyait traversé par la rose de Paracelse et le tigre de Kipling. Le second, Quatre manifestes ultraïstes, nous plongeait dans le Madrid des avant-gardes autour de Ramón Gómez de la Serna. Le troisième, enfin, est sans doute le plus borgésien des trois. Ce livre est un livre qui nexiste pas : il sappelle La Mémoire de Shakespeare (du nom dune de ses nouvelles, écrite en mars 1980). Pourtant, il est bien réel. Il compte cent dix pages, un éditeur (Flammarion), un numéro dISBN, un achevé dimprimer (le 23 février 1981)
Léditeur, prévenu par Gallimard quil ne pouvait rassembler ces vingt et un textes inédits, dut renoncer à la publication. Le tirage fut pilonné ; on ne conserva quun seul exemplaire ! Un vrai livre de sable, un vrai livre comme preuve de son inexistence ! Mon seul regret est de ne pas avoir pu loffrir à Jorge Luis Borges avant sa mort. Lui, qui avait érigé linquisition en système décriture, qui avait su, à limage de Coleridge, que son destin serait littéraire et non politique, se retrouve affublé dun livre qui nexiste pas, quil na pas vraiment écrit. En mai 1986, préfaçant le premier tome de ses uvres complètes en Pléiade, il donna, sans le savoir, la clé de lénigme : "La publication nest pas la partie essentielle du destin dun écrivain." Paul Auster, qui a, lui aussi, publié un "livre de sable", un roman policier écrit sous pseudonyme et qui fut longtemps effacé de ses bibliographies (Fausse balle), confesse, dans notre entretien, sa version des faits : "Voir mon nom sur la couverture dun livre me fait leffet de quelque chose de très extérieur à moi. Moi, je suis toujours ici, en moi. Les choses autour sont réelles, mais ça ne me touche guère
"
Venons-en au fait, à ce concours de circonstances, de "contingences" dirait Paul Auster, qui présida à notre rencontre. Il y a quelques années, désireux de vivre dans un espace plus vaste, je cherchai un appartement. Les mois passant, fatigué de ne rien trouver, je décidai tout simplement de traverser la rue et acte qui aurait dû être le premier de mes recherches de sonner chez le concierge de limmeuble bourgeois faisant face au mien. "Jai quelque chose pour vous, massura-t-il, avec un accent portugais prononcé, au quatrième, un diplomate, je crois, un Mexicain ou un Argentin
qui retourne chez lui
del Pueso, del Piso
" "Fernando del Paso ?" dis-je, presque par provocation
"Oui, cest ça ! Del Paso !" me répondit le concierge, médusé. "Vous le connaissez ?"
Depuis six ans quil vivait à Paris, Fernando mavait plusieurs fois invité chez lui, je navais jamais pu répondre positivement à ses charmantes sollicitations ! Nous nous étions croisés souvent dans des lectures de poèmes, des colloques, des débats, des cocktails. Je lavais toujours joint à son bureau et ne pouvais nullement soupçonner quil était depuis si longtemps mon "voisin den face" ! Rentré chez moi, et en possession de son numéro de téléphone donné par le concierge zélé, je lappelai. "Fernando ?" "Si
" "Cest Gérard, tu vas bien, etc." Dix minutes plus tard, jétais chez lauteur de Palinure de Mexico, confortablement assis en train de boire un café préparé par sa femme Socorro, aux immenses talents culinaires hérités de sa mère doña Guadalupe Castillo Meré de Quijano, petite-fille de Français ! Nous bavardâmes, essayant de rattraper le temps perdu et riant des étranges coïncidences de la vie. Il devait repartir, dans moins dune semaine, pour le Mexique, à Guadalajara, où il venait dêtre nommé conservateur dune très importante bibliothèque
Nous parlâmes du charme de ce quatorzième arrondissement de Paris qui avait gardé des manières dautrefois et qui à bien des égards ressemblait à un village ; des artisans qui y travaillaient encore, de ses habitants, dont certains étaient très âgés, du parc Montsouris, orné dun lac artificiel qui se vida imprévisiblement le jour de son inauguration par Napoléon III lentrepreneur qui lavait construit se suicida de désespoir, sur-le-champ
Puis Fernando se leva et se rapprocha de la baie vitrée qui ouvrait son salon à la lumière de ce clair après-midi de printemps : "Depuis plusieurs années que nous sommes ici, nous avons remarqué, ma femme, mes enfants et moi, un homme qui tape à la machine jusque tard dans la nuit
et très souvent
Ce doit être un écrivain, ma parole ! Cest devenu un jeu entre nous. On essaie de le repérer, chez le boucher, le boulanger, dans le parc, chez le teinturier. Nous sommes toujours revenus bredouilles. Nous repartirons au Mexique sans avoir rencontré notre bonhomme." Et Socorro, désespérée, dacquiescer : "Ce pourrait être le sujet dun livre
" Puis Fernando me montra la fenêtre de "lécrivain"
Au premier étage, un voilage grisâtre, des volets blancs à demi fermés
"Là, juste au-dessus de la porte dentrée noire, la porte 1920
" Il sagissait de ma propre fenêtre ! Fernando et Socorro avaient fini par trouver leur écrivain, la filature avait porté ses fruits
Leur appartement ne me convenant pas, jétais contraint de poursuivre mes recherches
"Ne tinquiète pas, tu trouveras, non loin dici. Jen suis sûr
Je le sens
Quelque chose me dit que
"
Fernando déménagea une semaine plus tard, emportant dans de lourds camions rouge et noir toute sa nostalgie parisienne. Le jour se levait à peine. Jétais trop triste pour descendre le voir, lui et sa femme, une dernière fois ; je restai derrière mes voilages grisâtres et mes volets à demi fermés
Il avait laissé chez le gardien de Lisbonne une belle marque damitié : une lettre chaleureuse ainsi quune bouteille de château-rabaud-promis, lun des meilleurs grands crus classés de sauternes
Le lendemain une des annonces des pages immobilières du Figaro retint mon attention
On y proposait un appartement, situé à quelques rues de celui que joccupais
La visite eut lieu rapidement et le coup de foudre fut immédiat. Le jour de la signature du bail, la propriétaire moffrit un livre quelle avait particulièrement aimé, qui lavait comblée. Il fallait absolument que je le lise. Jétais écrivain, nest-ce pas ? aussi ne pouvait-il que me bouleverser
Et mon amie était américaine, alors ! Edité à Los Angeles, en 1985, par les éditions Sun & Moon, il avait pour titre City of Glass et pour auteur un certain Paul Auster, dont le nom commençait à circuler, dont le succès grandissait
Je navais, à ce jour, rien "lu" de cet auteur
dont le nom, pourtant, me "disait" quelque chose. Autrement que par le bouche à oreille
Non, plutôt une marque visuelle, une image
Où ? Comment ? De retour dans lappartement celui de la fenêtre éclairée tard dans la nuit et qui avait tant intrigué Fernando del Paso , jouvris les cartons de livres entassés, prêts pour le déménagement. Il fallait que je sache ! Tandis que P., ma compagne, dévorait les pages de City of Glass, confirmant que notre propriétaire-lectrice avait vu juste, et déjà toute perdue dans les déplacements de Quinn parti à la recherche des déambulations de Stillman, je finis par mettre la main sur ma "lettre perdue-volée"
Je retrouvai le livre et le nom : Espaces blancs, de Paul Auster, traduit de laméricain par Françoise de Laroque et publié en 1985 aux éditions Unes
Je touchai la couverture et le papier, lus et relus les mention de copyright, et le titre original White Spaces, Station Hill, 1980
Comme les personnages de Fahrenheit 451, le film de François Truffaut, qui redécouvrent le livre et en lisent la moindre page, la moindre notule. Oui, cela existe bien. Oui, il faut tout lire. "Imprimerie Le temps quil fait. Cognac." Désormais, tout revenait. Ma mémoire ne mavait pas entièrement trahi. Tout revenait
Les pages sur la mort de sir Walter Raleigh, dont Voltaire rappelle, dans Candide, quil approcha le pays appelé "El Dorado"
La "Lumière du Nord", dérive poétique consacrée à luvre du peintre Jean Paul Riopelle
"Espace", enfin, et cet extrait souligné à lencre verte, que je retranscris ici : "Dire ce quil y a de plus simple. Ne jamais dépasser ce que je trouve devant moi. A commencer par cette scène, par exemple. Ou encore noter ce qui est très proche. Comme si dans le monde restreint que jai sous les yeux, je pouvais trouver une image de la vie au-delà de moi. Comme pour me convaincre que chaque chose de ma vie se rattache à lensemble des choses, me liant à mon tour au vaste monde, au monde sans limites qui se lève dans lesprit, aussi menaçant et inconnaissable que le désir lui-même."
Les voies qui mènent à un auteur sont pénétrables, trop, perméables, jamais étanches, diffuses
Lété qui suivit la redécouverte de Paul Auster, nous parcourûmes la Toscane. P. lut Auster à Sienne et à Florence, à Montepulciano, à Montefolonico
Je choisis la Suisse, quelques semaines plus tard. Dans le Valais. A quelques kilomètres des montagnes où Rilke écrivit ses Sonnets à Orphée ; à quelques encablures du petit château de Muzot où la légende raconte quil se blessa à la main avec les épines des roses quil coupait dans le jardin ; tout près de léglise de Rarogne enfin, au pied de laquelle il fut enterré, selon son souhait, le 2 janvier 1927. Entre cimes enneigées lointaines et attentes fébriles des marmottes et des bouquetins ; entre marches sur les versants ensoleillés et descentes glacées dans les lits pierreux des glaciers attendant lhiver, je me plongeai dans luvre de Paul Auster : Country of Last Things sur laquelle plane lépigraphe de LInvention de la solitude, tirée de luvre dHéraclite "qui cherche la vérité doit être prêt à linattendu, car elle est difficile à trouver et, quand on la rencontre, déconcertante".
Dans cette "rencontre", je découvrais des différences et des similitudes. Des similitudes : Auster avait, lui aussi, pratiqué la traduction et sétait adonné à lessai ; il avait écrit de la poésie et côtoyé, en France, des groupes littéraires qui ne métaient pas étrangers ; il avait écrit sur des auteurs qui mavaient profondément marqué Kafka et Wolfson, Hugo Ball et Georges Perec, Apollinaire et Jabès. Il avait donné une version américaine de Pour un tombeau dAnatole, livre que javais disséqué théâtralement, avec le groupe "Signes" de Gilbert Bourson, dans les années soixante-dix. Il avait perdu, retrouvé, perdu, retrouvé, perdu un père qui lui avait laissé un petit héritage. Expérience similaire que javais vécue dans la douleur, avec limpression davoir retrouvé mon père trop tard, et ce même héritage paternel, après sa mort, qui mavait littéralement "sauvé" à une époque où partait par cartons entiers chez les libraires doccasion une bibliothèque dont la vente me procurait quelque argent. Il y avait aussi lenfant du divorce, et la souffrance de ne le voir que par intermittence, comme arraché lenfant :
"To find only
absence
in presence
of little clothes
etc
*
no I will not
give up
nothingness
father I
feel nothingness
invade me"
Et tant dautres choses encore, intimes ou non, réelles ou non, relevant de la fausse réalité ou de la vraie fiction. Quiproquos et fausses pistes qui font quon se sent proche dune uvre, de ce quelle dit, de ce quelle vous fait écrire ou éviter décrire, de ce quelle suscite, comme désespoirs et comme espoirs. Désir des similitudes la distance séparant la place Denfert-Rochereau du parc Montsouris (1 091 mètres) est au mètre près la longueur du pont de Brooklyn
, besoin de connaître davantage encore le carne y huesos de la littérature, nécessité des échanges réels, nostalgie du temps des grandes activités littéraires, de la reconnaissance féconde, des affinités électives
Le jour où Paul Auster répondit aux questions que je lui posai, je sentis quil ny avait ni masque ni complaisance, ni affectation ; que ces "entretiens" tentaient de cerner au plus près des réponses données, offertes, sans faux-fuyant. Cest de cette clarté de linnocence et de la mémoire quil sagit ici. Ces pages, au-delà du chemin qui mène du parc Montsouris aux quartiers victoriens de Park Slope, témoignent dune rencontre et révèlent nombre de facettes dun écrivain aujourdhui "universellement reconnu", comme lécrit à juste titre son éditeur français. Au terme de cette introduction, au seuil de ces entretiens, deux citations affleurent à ma mémoire. Que je livre, telles quelles. La première est de Dante : "Et par là, nous sortîmes à revoir les étoiles." La seconde est de Paul Auster : "Nul ne veut faire partie dune fiction, encore moins si cette fiction est réelle."
Tandis que je corrigeais les épreuves du New York de Paul Auster, un fait étrange, qui na dintérêt que parce quil concerne notre auteur, me fit douter, quelques heures durant, de mes facultés mentales. Délaissant momentanément mon fastidieux travail de relecture, je me plongeai dans Le Diable par la queue. Paul mavait parlé de cet essai lors de notre dernière entrevue à Brooklyn. Je savais le livre terminé et le voyant sur ma table avais tout simplement hâte de me plonger dans des pages où Paul tentait de définir son ambigu, difficile, complexe rapport à largent. Arrivé aux deux tiers du livre, alors quil évoque son séjour en France, entre 1971 et 1974, ainsi que les "quantités demplois et de petits boulots" quil y effectue afin de survivre, il rappelle un souvenir qui, pour un lecteur ordinaire, nest ni plus intéressant ni moins que celui qui le précède ou que celui qui le suit
Un certain M. X, producteur de son état, demande à Paul Auster de faire une version anglaise lisible dune bien mauvaise pièce écrite en vers par une certaine Mme X, mexicaine et femme de M. X, afin que le chef-duvre soit monté au Roundabout Theatre de Londres
Le sujet de la pièce est Quetzalcóatl, le mythique serpent à plumes
Paul Auster accepte. Il est payé pour son travail. La pièce est montée avec un certain succès. Lhistoire pourrait sarrêter là.
A la même époque, Alejandro Jodorowsky, qui quelques années auparavant mavait envoyé un de ces petits télégrammes bleus aujourdhui disparus afin que je travaille avec lui à des projets cinématographiques, était devenu un ami que je pourrais qualifier dintime. Il connaissait mes difficultés financières et me donna un jour rendez-vous au café Le Rostand situé rue Médicis face à lentrée des jardins du Luxembourg à quelques pas de la célèbre fontaine. Il avait une proposition à me faire. Un ami producteur avait une femme qui se piquait décrire des pièces de théâtre. Une traduction anglaise était en cours, quil pouvait dailleurs me procurer et, comme une grande partie de la pièce était en vers et écrite en espagnol, il souhaitait que jen fasse une version française. Javais la plus grande liberté pour remanier une pièce bancale, mais aussi très peu de temps. La production avançait, la pièce serait sans doute jouée à Londres et on envisageait même de la monter à Paris. La pièce avait pour sujet Quetzalcóatl, le mythique serpent à plumes et lauteur était une Mexicaine dont le mari nétait autre que M. X
Paul Auster raconte quil poursuivit lexpérience et accompagna Mme X à Cuernavaca pour laider à transformer la pièce en un récit en prose
en vain : "On ne peut pas aider quelquun qui na pas envie décrire un livre." La suite est intéressante
M. X et Paul Auster soldèrent leurs comptes lors dune promenade dans Paris, sur le siège arrière dune "Jaguar fauve avec des garnitures de cuir". Je ne montai pas dans la Jaguar, mais la description de la voiture correspond bien à celle doù je vis descendre le même M. X, mi-conspirateur mi-gangster, qui me remit, en échange de ma traduction, une enveloppe contenant huit mille francs en petites coupures, ce qui, à lépoque, représentait pour moi une petite fortune ; noubliant pas de me demander de les compter devant lui car, enfin, "les bons comptes font les bons amis"
Racontant cette curieuse coïncidence à Paul, au téléphone, cette étrange rencontre, il y a vingt-trois ans, par traductions interposées, il poursuivit le jeu afin que la chaîne ne se rompe pas : "Tu ne me croiras pas. Comme tu sais, je suis allé au Festival de Venise où jétais membre du jury. Jétais dans ma chambre quand tout à coup le téléphone sonne. Une femme au bout du fil me demande si jétais bien le même Paul Auster qui avait traduit, il y a longtemps, une pièce de théâtre quelle avait écrite et qui avait pour sujet Quetzalcóatl. M. X mavait retrouvé."
Tout cela ne relève que de lanecdote, celle que J. et E. de Goncourt qualifient de "boutique à un sou de lHistoire". Mais une telle anecdote résonne dune bien singulière façon et prouve, une nouvelle fois, que le temps découvre les secrets, obscurcit plus quil néclaire, donne un sens aux choses qui devraient peut-être ne pas en avoir.
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