Gérard DE CORTANZE
Paul AUSTER
La Solitude du labyrinthe
Mémoires, journaux, témoignages

janvier 1997  / 11,5 x 21,7 / 180 pages
ISBN 978-2-7427-1032-4
prix indicatif : 14,94 €
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Le premier contact avec une œuvre – ou son auteur – porte en lui ce presque rien qui souvent déterminera le rapport qu’on entre

Le premier contact avec une œuvre — ou son auteur — porte en lui ce presque rien qui souvent déterminera le rapport qu’on entretiendra, par la suite, au fil des lectures et des retrouvailles, avec elle — avec lui. Dans quelles circonstances ai-je découvert Paul Auster ? Quels ont été les motifs, si singuliers qu’ils retiennent à jamais l’attention, qui m’ont fait dire du livre que je découvrais que j’en étais le premier lecteur, indubitablement, et que je n’avais de cesse de le terminer puisqu’il me happait, m’intimant l’ordre d’aller jusqu’à son terme ? Ma vie "littéraire" fut jalonnée de rencontres de toutes sortes, de toutes natures, quelques-unes me viennent, comme on dit, "à l’esprit", qui me permettront, tout en différant la résolution de l’énigme — car il en s’agit bien d’une ! —, de cerner avec plus de précision encore le chemin qui me mena jusqu’à l’auteur de L’Invention de la solitude…

Ma première "rencontre" avec Allen Ginsberg, le chantre de la beat generation, par exemple, fut tardive et traversière. Convoquée par les tigres en papier de la bibliothèque comme dragon (Lezama Lima) et les souvenirs encyclopédiques, elle passa par le long poème en prose qu’écrivit Roque Dalton — le poète san-salvadorien assassiné —, au milieu des discussions théoriques et des verres de bière de la taverne pragoise U Fleku, un soir d’automne 1966 :

Une nuit à Prague
Ginsberg le poète a couché avec quatorze garçons
ce type n’est pas un pédé
c’est un avaleur de sabres
pourtant j’avais bien aimé son recueil Howl.

"Rencontre" qui, son caractère événementiel dépassé, définissait assez bien ce que pouvait être, à mes yeux, la poétique d’Allen Ginsberg : une construction fragmentaire du voyage et de la discussion, une défense et illustration de l’écriture nourrie par l’histoire individuelle et collective.

J’ai rencontré Juan José Saer, pour la première fois en 1974, lors d’une lecture de poèmes à la librairie Shakespeare and Company, encore hantée par les fantômes de James Joyce et de Sylvia Beach… Il m’offrit un exemplaire du Limonero real, en me disant : "Je n’écris pas pour exhiber mon argentinité." Nous ne connaissions que peu de chose sur cet Argentin "habité". Il était arrivé en France six ans auparavant et y avait élu domicile. Les Grands Paradis — titre français de El Limonero real — était son septième livre. Le choc fut immédiat et Juan José Saer fit partie, aux côtés de Cesar Vallejo, Alfredo Bryce Echenique et Eduardo Mendoza, des quatre premiers auteurs que je publiai dans la collection "Barroco" aux éditions Flammarion. Cet Argentin, adepte d’une musilienne "littérature sans qualités", je le compris plus tard, n’est pas sans évoquer cette narration sans certitude acquise, sans contrainte, rejetant toute détermination, pratiquée par… Paul Auster. De la librairie du célèbre quai de Seine à Park Slope, n’y aurait-il qu’un pas ? Paul Auster, c’est Jacques le Fataliste contre Zola : un écrivain de l’inexpérience et non du savoir, faisant de la littérature un mode de relation de l’homme avec le monde.

Tel n’est pas le cas d’Alvaro Mutis, el Gaviero, que je rencontrai en deux temps, à dix ans de distance… En 1978, l’Espagne post-franquiste publiait beaucoup de livres politiques et nombre de traductions que la censure avait jusqu’alors stoppés à la frontière. Quelle ne fut pas ma surprise de trouver, perdu sur les rayonnages d’une minuscule librairie malaguène, un petit livre au titre étrange, La Mansión de Araucaíma. Je le dévorai sur la plaza de la Merced, à quelques mètres de la maison natale de Pablo Picasso. De retour en France, je reçus de la part des éditeurs auxquels je proposai le livre des refus polis. Personne n’avait entendu parler de ce Colombien de cinquante-cinq ans qui n’avait, à ce jour, publié que des poèmes qu’il venait de rassembler sous un titre qui lui serait désormais associé : Obras completas de Maqroll el Gaviero. Je retrouvai Alvaro Mutis à Paris, lorsque Sylvie Messinger — nous travaillions alors tous deux dans le même groupe éditorial — fit découvrir au public français La Neige de l’amiral. Grand lecteur de Proust, intrigué par les mécanismes de la mémoire, il me confia s’intéresser davantage "aux déplacements de la caravane qu’à ses chameaux et à ses chameliers". Ce à quoi Paul Auster répond (cf. ici notre entretien) : "Oui, je suis d’accord. C’est très juste. Ce n’est même pas le livre fini, c’est plutôt le trajet de l’écriture."

Découverte de l’Amérique dans Roque Dalton citant Ginsberg (rencontre du livre au livre) ; découverte du monde austérien sans certitude acquise, chez Juan José Saer (rencontre de posture à posture) ; découverte de l’écriture en son trajet, dans le dialogue prémédité Auster-Mutis (rencontre d’entretien à entretien) ; ma "fausse" rencontre avec Jorge Luis Borges — multiple, échelonnée, dansante, laborieuse — pourrait figurer comme le quatorzième chapitre de The Red Notebook

J’ai traduit plusieurs textes épars de Jorge Luis Borges et trois livres. Le premier, Rose et bleu, se voyait traversé par la rose de Paracelse et le tigre de Kipling. Le second, Quatre manifestes ultraïstes, nous plongeait dans le Madrid des avant-gardes autour de Ramón Gómez de la Serna. Le troisième, enfin, est sans doute le plus borgésien des trois. Ce livre est un livre qui n’existe pas : il s’appelle La Mémoire de Shakespeare (du nom d’une de ses nouvelles, écrite en mars 1980). Pourtant, il est bien réel. Il compte cent dix pages, un éditeur (Flammarion), un numéro d’ISBN, un achevé d’imprimer (le 23 février 1981)… L’éditeur, prévenu par Gallimard qu’il ne pouvait rassembler ces vingt et un textes inédits, dut renoncer à la publication. Le tirage fut pilonné ; on ne conserva qu’un seul exemplaire ! Un vrai livre de sable, un vrai livre comme preuve de son inexistence ! Mon seul regret est de ne pas avoir pu l’offrir à Jorge Luis Borges avant sa mort. Lui, qui avait érigé l’inquisition en système d’écriture, qui avait su, à l’image de Coleridge, que son destin serait littéraire et non politique, se retrouve affublé d’un livre qui n’existe pas, qu’il n’a pas vraiment écrit. En mai 1986, préfaçant le premier tome de ses Œuvres complètes en Pléiade, il donna, sans le savoir, la clé de l’énigme : "La publication n’est pas la partie essentielle du destin d’un écrivain." Paul Auster, qui a, lui aussi, publié un "livre de sable", un roman policier écrit sous pseudonyme et qui fut longtemps effacé de ses bibliographies (Fausse balle), confesse, dans notre entretien, sa version des faits : "Voir mon nom sur la couverture d’un livre me fait l’effet de quelque chose de très extérieur à moi. Moi, je suis toujours ici, en moi. Les choses autour sont réelles, mais ça ne me touche guère…"

Venons-en au fait, à ce concours de circonstances, de "contingences" dirait Paul Auster, qui présida à notre rencontre. Il y a quelques années, désireux de vivre dans un espace plus vaste, je cherchai un appartement. Les mois passant, fatigué de ne rien trouver, je décidai tout simplement de traverser la rue et — acte qui aurait dû être le premier de mes recherches — de sonner chez le concierge de l’immeuble bourgeois faisant face au mien. "J’ai quelque chose pour vous, m’assura-t-il, avec un accent portugais prononcé, au quatrième, un diplomate, je crois, un Mexicain ou un Argentin… qui retourne chez lui… del Pueso, del Piso…" "Fernando del Paso ?" dis-je, presque par provocation… "Oui, c’est ça ! Del Paso !" me répondit le concierge, médusé. "Vous le connaissez ?"

Depuis six ans qu’il vivait à Paris, Fernando m’avait plusieurs fois invité chez lui, je n’avais jamais pu répondre positivement à ses charmantes sollicitations ! Nous nous étions croisés souvent dans des lectures de poèmes, des colloques, des débats, des cocktails. Je l’avais toujours joint à son bureau et ne pouvais nullement soupçonner qu’il était depuis si longtemps mon "voisin d’en face" ! Rentré chez moi, et en possession de son numéro de téléphone donné par le concierge zélé, je l’appelai. "Fernando ?" "Si…" "C’est Gérard, tu vas bien, etc." Dix minutes plus tard, j’étais chez l’auteur de Palinure de Mexico, confortablement assis en train de boire un café préparé par sa femme Socorro, aux immenses talents culinaires hérités de sa mère doña Guadalupe Castillo Meré de Quijano, petite-fille de Français ! Nous bavardâmes, essayant de rattraper le temps perdu et riant des étranges coïncidences de la vie. Il devait repartir, dans moins d’une semaine, pour le Mexique, à Guadalajara, où il venait d’être nommé conservateur d’une très importante bibliothèque…

Nous parlâmes du charme de ce quatorzième arrondissement de Paris qui avait gardé des manières d’autrefois et qui à bien des égards ressemblait à un village ; des artisans qui y travaillaient encore, de ses habitants, dont certains étaient très âgés, du parc Montsouris, orné d’un lac artificiel qui se vida imprévisiblement le jour de son inauguration par Napoléon III — l’entrepreneur qui l’avait construit se suicida de désespoir, sur-le-champ… Puis Fernando se leva et se rapprocha de la baie vitrée qui ouvrait son salon à la lumière de ce clair après-midi de printemps : "Depuis plusieurs années que nous sommes ici, nous avons remarqué, ma femme, mes enfants et moi, un homme qui tape à la machine jusque tard dans la nuit… et très souvent… Ce doit être un écrivain, ma parole ! C’est devenu un jeu entre nous. On essaie de le repérer, chez le boucher, le boulanger, dans le parc, chez le teinturier. Nous sommes toujours revenus bredouilles. Nous repartirons au Mexique sans avoir rencontré notre bonhomme." Et Socorro, désespérée, d’acquiescer : "Ce pourrait être le sujet d’un livre…" Puis Fernando me montra la fenêtre de "l’écrivain"… Au premier étage, un voilage grisâtre, des volets blancs à demi fermés… "Là, juste au-dessus de la porte d’entrée noire, la porte 1920…" Il s’agissait de ma propre fenêtre ! Fernando et Socorro avaient fini par trouver leur écrivain, la filature avait porté ses fruits… Leur appartement ne me convenant pas, j’étais contraint de poursuivre mes recherches… "Ne t’inquiète pas, tu trouveras, non loin d’ici. J’en suis sûr… Je le sens… Quelque chose me dit que…"

Fernando déménagea une semaine plus tard, emportant dans de lourds camions rouge et noir toute sa nostalgie parisienne. Le jour se levait à peine. J’étais trop triste pour descendre le voir, lui et sa femme, une dernière fois ; je restai derrière mes voilages grisâtres et mes volets à demi fermés… Il avait laissé chez le gardien de Lisbonne une belle marque d’amitié : une lettre chaleureuse ainsi qu’une bouteille de château-rabaud-promis, l’un des meilleurs grands crus classés de sauternes… Le lendemain une des annonces des pages immobilières du Figaro retint mon attention… On y proposait un appartement, situé à quelques rues de celui que j’occupais… La visite eut lieu rapidement et le coup de foudre fut immédiat. Le jour de la signature du bail, la propriétaire m’offrit un livre qu’elle avait particulièrement aimé, qui l’avait comblée. Il fallait absolument que je le lise. J’étais écrivain, n’est-ce pas ? aussi ne pouvait-il que me bouleverser… Et mon amie était américaine, alors ! Edité à Los Angeles, en 1985, par les éditions Sun & Moon, il avait pour titre City of Glass et pour auteur un certain Paul Auster, dont le nom commençait à circuler, dont le succès grandissait… Je n’avais, à ce jour, rien "lu" de cet auteur… dont le nom, pourtant, me "disait" quelque chose. Autrement que par le bouche à oreille… Non, plutôt une marque visuelle, une image… Où ? Comment ? De retour dans l’appartement — celui de la fenêtre éclairée tard dans la nuit et qui avait tant intrigué Fernando del Paso —, j’ouvris les cartons de livres entassés, prêts pour le déménagement. Il fallait que je sache ! Tandis que P., ma compagne, dévorait les pages de City of Glass, confirmant que notre propriétaire-lectrice avait vu juste, et déjà toute perdue dans les déplacements de Quinn parti à la recherche des déambulations de Stillman, je finis par mettre la main sur ma "lettre perdue-volée"… Je retrouvai le livre et le nom : Espaces blancs, de Paul Auster, traduit de l’américain par Françoise de Laroque et publié en 1985 aux éditions Unes… Je touchai la couverture et le papier, lus et relus les mention de copyright, et le titre original White Spaces, Station Hill, 1980… Comme les personnages de Fahrenheit 451, le film de François Truffaut, qui redécouvrent le livre et en lisent la moindre page, la moindre notule. Oui, cela existe bien. Oui, il faut tout lire. "Imprimerie Le temps qu’il fait. Cognac." Désormais, tout revenait. Ma mémoire ne m’avait pas entièrement trahi. Tout revenait… Les pages sur la mort de sir Walter Raleigh, dont Voltaire rappelle, dans Candide, qu’il approcha le pays appelé "El Dorado"… La "Lumière du Nord", dérive poétique consacrée à l’œuvre du peintre Jean Paul Riopelle… "Espace", enfin, et cet extrait souligné à l’encre verte, que je retranscris ici : "Dire ce qu’il y a de plus simple. Ne jamais dépasser ce que je trouve devant moi. A commencer par cette scène, par exemple. Ou encore noter ce qui est très proche. Comme si dans le monde restreint que j’ai sous les yeux, je pouvais trouver une image de la vie au-delà de moi. Comme pour me convaincre que chaque chose de ma vie se rattache à l’ensemble des choses, me liant à mon tour au vaste monde, au monde sans limites qui se lève dans l’esprit, aussi menaçant et inconnaissable que le désir lui-même."

Les voies qui mènent à un auteur sont pénétrables, trop, perméables, jamais étanches, diffuses… L’été qui suivit la redécouverte de Paul Auster, nous parcourûmes la Toscane. P. lut Auster à Sienne et à Florence, à Montepulciano, à Montefolonico… Je choisis la Suisse, quelques semaines plus tard. Dans le Valais. A quelques kilomètres des montagnes où Rilke écrivit ses Sonnets à Orphée ; à quelques encablures du petit château de Muzot où la légende raconte qu’il se blessa à la main avec les épines des roses qu’il coupait dans le jardin ; tout près de l’église de Rarogne enfin, au pied de laquelle il fut enterré, selon son souhait, le 2 janvier 1927. Entre cimes enneigées lointaines et attentes fébriles des marmottes et des bouquetins ; entre marches sur les versants ensoleillés et descentes glacées dans les lits pierreux des glaciers attendant l’hiver, je me plongeai dans l’œuvre de Paul Auster : Country of Last Things sur laquelle plane l’épigraphe de L’Invention de la solitude, tirée de l’œuvre d’Héraclite — "qui cherche la vérité doit être prêt à l’inattendu, car elle est difficile à trouver et, quand on la rencontre, déconcertante".

Dans cette "rencontre", je découvrais des différences et des similitudes. Des similitudes : Auster avait, lui aussi, pratiqué la traduction et s’était adonné à l’essai ; il avait écrit de la poésie et côtoyé, en France, des groupes littéraires qui ne m’étaient pas étrangers ; il avait écrit sur des auteurs qui m’avaient profondément marqué — Kafka et Wolfson, Hugo Ball et Georges Perec, Apollinaire et Jabès. Il avait donné une version américaine de Pour un tombeau d’Anatole, livre que j’avais disséqué théâtralement, avec le groupe "Signes" de Gilbert Bourson, dans les années soixante-dix. Il avait perdu, retrouvé, perdu, retrouvé, perdu un père qui lui avait laissé un petit héritage. Expérience similaire que j’avais vécue dans la douleur, avec l’impression d’avoir retrouvé mon père trop tard, et ce même héritage paternel, après sa mort, qui m’avait littéralement "sauvé" à une époque où partait par cartons entiers chez les libraires d’occasion une bibliothèque dont la vente me procurait quelque argent. Il y avait aussi l’enfant du divorce, et la souffrance de ne le voir que par intermittence, comme arraché — l’enfant :

"To find only
absence—
in presence
of little clothes
etc—
*
no —I will not
give up
nothingness

father —I
feel nothingness
invade me"

Et tant d’autres choses encore, intimes ou non, réelles ou non, relevant de la fausse réalité ou de la vraie fiction. Quiproquos et fausses pistes qui font qu’on se sent proche d’une œuvre, de ce qu’elle dit, de ce qu’elle vous fait écrire ou éviter d’écrire, de ce qu’elle suscite, comme désespoirs et comme espoirs. Désir des similitudes — la distance séparant la place Denfert-Rochereau du parc Montsouris (1 091 mètres) est au mètre près la longueur du pont de Brooklyn… —, besoin de connaître davantage encore le carne y huesos de la littérature, nécessité des échanges réels, nostalgie du temps des grandes activités littéraires, de la reconnaissance féconde, des affinités électives… Le jour où Paul Auster répondit aux questions que je lui posai, je sentis qu’il n’y avait ni masque ni complaisance, ni affectation ; que ces "entretiens" tentaient de cerner au plus près des réponses données, offertes, sans faux-fuyant. C’est de cette clarté de l’innocence et de la mémoire qu’il s’agit ici. Ces pages, au-delà du chemin qui mène du parc Montsouris aux quartiers victoriens de Park Slope, témoignent d’une rencontre et révèlent nombre de facettes d’un écrivain aujourd’hui "universellement reconnu", comme l’écrit à juste titre son éditeur français. Au terme de cette introduction, au seuil de ces entretiens, deux citations affleurent à ma mémoire. Que je livre, telles quelles. La première est de Dante : "Et par là, nous sortîmes à revoir les étoiles." La seconde est de Paul Auster : "Nul ne veut faire partie d’une fiction, encore moins si cette fiction est réelle."

Tandis que je corrigeais les épreuves du New York de Paul Auster, un fait étrange, qui n’a d’intérêt que parce qu’il concerne notre auteur, me fit douter, quelques heures durant, de mes facultés mentales. Délaissant momentanément mon fastidieux travail de relecture, je me plongeai dans Le Diable par la queue. Paul m’avait parlé de cet essai lors de notre dernière entrevue à Brooklyn. Je savais le livre terminé et le voyant sur ma table avais tout simplement hâte de me plonger dans des pages où Paul tentait de définir son ambigu, difficile, complexe rapport à l’argent. Arrivé aux deux tiers du livre, alors qu’il évoque son séjour en France, entre 1971 et 1974, ainsi que les "quantités d’emplois et de petits boulots" qu’il y effectue afin de survivre, il rappelle un souvenir qui, pour un lecteur ordinaire, n’est ni plus intéressant ni moins que celui qui le précède ou que celui qui le suit…

Un certain M. X, producteur de son état, demande à Paul Auster de faire une version anglaise lisible d’une bien mauvaise pièce écrite en vers par une certaine Mme X, mexicaine et femme de M. X, afin que le chef-d’œuvre soit monté au Roundabout Theatre de Londres… Le sujet de la pièce est Quetzalcóatl, le mythique serpent à plumes… Paul Auster accepte. Il est payé pour son travail. La pièce est montée avec un certain succès. L’histoire pourrait s’arrêter là.

A la même époque, Alejandro Jodorowsky, qui quelques années auparavant m’avait envoyé un de ces petits télégrammes bleus aujourd’hui disparus afin que je travaille avec lui à des projets cinématographiques, était devenu un ami que je pourrais qualifier d’intime. Il connaissait mes difficultés financières et me donna un jour rendez-vous au café Le Rostand situé rue Médicis face à l’entrée des jardins du Luxembourg à quelques pas de la célèbre fontaine. Il avait une proposition à me faire. Un ami producteur avait une femme qui se piquait d’écrire des pièces de théâtre. Une traduction anglaise était en cours, qu’il pouvait d’ailleurs me procurer et, comme une grande partie de la pièce était en vers et écrite en espagnol, il souhaitait que j’en fasse une version française. J’avais la plus grande liberté pour remanier une pièce bancale, mais aussi très peu de temps. La production avançait, la pièce serait sans doute jouée à Londres et on envisageait même de la monter à Paris. La pièce avait pour sujet Quetzalcóatl, le mythique serpent à plumes et l’auteur était une Mexicaine dont le mari n’était autre que M. X…

Paul Auster raconte qu’il poursuivit l’expérience et accompagna Mme X à Cuernavaca pour l’aider à transformer la pièce en un récit en prose… en vain : "On ne peut pas aider quelqu’un qui n’a pas envie d’écrire un livre." La suite est intéressante… M. X et Paul Auster soldèrent leurs comptes lors d’une promenade dans Paris, sur le siège arrière d’une "Jaguar fauve avec des garnitures de cuir". Je ne montai pas dans la Jaguar, mais la description de la voiture correspond bien à celle d’où je vis descendre le même M. X, mi-conspirateur mi-gangster, qui me remit, en échange de ma traduction, une enveloppe contenant huit mille francs en petites coupures, ce qui, à l’époque, représentait pour moi une petite fortune ; n’oubliant pas de me demander de les compter devant lui car, enfin, "les bons comptes font les bons amis"…

Racontant cette curieuse coïncidence à Paul, au téléphone, cette étrange rencontre, il y a vingt-trois ans, par traductions interposées, il poursuivit le jeu afin que la chaîne ne se rompe pas : "Tu ne me croiras pas. Comme tu sais, je suis allé au Festival de Venise où j’étais membre du jury. J’étais dans ma chambre quand tout à coup le téléphone sonne. Une femme au bout du fil me demande si j’étais bien le même Paul Auster qui avait traduit, il y a longtemps, une pièce de théâtre qu’elle avait écrite et qui avait pour sujet Quetzalcóatl. M. X m’avait retrouvé."

Tout cela ne relève que de l’anecdote, celle que J. et E. de Goncourt qualifient de "boutique à un sou de l’Histoire". Mais une telle anecdote résonne d’une bien singulière façon et prouve, une nouvelle fois, que le temps découvre les secrets, obscurcit plus qu’il n’éclaire, donne un sens aux choses qui devraient peut-être ne pas en avoir.

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