Henri-Frédéric BLANC
Combat de fauves au crépuscule
Romans, nouvelles, récits

octobre 1990  / 21,6 x 11,4 / 112 pages
ISBN 978-2-7427-0152-0
prix indicatif : 13,57 €
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Premier jour

Premier jour

Le vendredi 5 décembre 1986 à dix-sept heures quarante-sept, heure locale, Charles Cuvelier, trente-trois ans, expert en communication globale, entra dans un immeuble de la rue Vaneau, à Paris. Il venait au sujet d’une annonce : A louer appartement grand standing pour célibataire sans chien situation aisée.

L’immeuble avait belle apparence, toutefois la première impression de Charles fut défavorable : la porte cochère était grande ouverte et la loge du concierge vide. Apparemment on entrait ici comme dans un moulin. Qu’à cela ne tienne ! Ayant l’habitude d’exploiter hardiment les faiblesses de l’adversaire, Charles se dit qu’avant même de se trouver face à la propriétaire, qui occupait le dernier étage, il avait marqué un point. L’absence caractérisée du concierge allait lui permettre de culpabiliser son interlocutrice (sans doute une vieille pie clouée dans un fauteuil Voltaire) et d’entamer les négociations sur le montant du loyer avec un incontestable avantage.

D’un petit saut allègre, Charles monta dans l’ascenseur, claqua la grille et pressa avec détermination le bouton du quatrième et dernier étage. Le vieil ascenseur en bois grinça et se mit en route laborieusement.

Dans la cabine se trouvait un miroir. Charles profita du temps mort pour se regarder. Décidément, quelques cheveux en moins ne faisaient qu’optimiser son charme. Cela valorisait son front. Non seulement sa calvitie lui allait très bien, mais en plus il n’était pas chauve du tout.

Il arborait déjà son sourire de séducteur, prêt à bénéficier de l’effet de surprise de sa visite inopinée, lorsque soudain, à dix-sept heures quarante-neuf, l’ascenseur s’immobilisa avec sa charge entre le troisième et le quatrième étage.

Le sourire de Charles se transforma en grimace.

Bon, ça ne pouvait pas être bien grave. Avec les vieux ascenseurs, ce sont des choses qui arrivent couramment.

Il appuya plusieurs fois sur le bouton du quatrième, puis sur celui du troisième, puis sur les autres – sans résultat. Il se contraignit à laisser passer une minute en s’efforçant de faire le vide dans sa tête (une technique de yoga apprise à l’école de gestion, pour affronter les situations imprévues), puis il recommença à presser les boutons.

En vain.

Alors, résolument, il appuya sur le bouton Alarme. Celui-ci s’enfonça sans la moindre résistance. Il ne fonctionnait pas, bien entendu. Charles eut une bouffée de haine pour ceux qui s’occupaient de l’entretien des ascenseurs. Il les imagina en train de se faire bronzer à Ibiza aux frais des contribuables tandis que des milliers d’innocents, bloqués dans les ascenseurs français, en étaient réduits à prier le ciel.

Il chassa cette vision négative pour se concentrer sur la recherche de moyens d’action efficaces. Il donna à ses yeux une expression dure et lucide, comme lorsqu’il convoquait dans son bureau l’un de ses subordonnés. Tel un loup prêt à bondir, il fixa à travers la grille un regard cruel sur les moutons de poussière du palier. Son nez était au ras du sol.

Il n’y avait pas trente-six solutions, il fallait appeler. Charles estima toutefois que crier au secours était prématuré.

— Hello ! fit-il. Il y a quelqu’un ?

Pas de réponse.

— Hé ho ! Il n’y a personne ?

Toujours rien.

Il sourit. A sa place, la plupart des gens auraient été pris de panique. Lui non. Il n’avait pas peur. Pas peur du tout. Il en avait vu d’autres : un jour, en descendant la poubelle, il s’était enfermé dehors en pyjama. En fin de compte, le pire qui pouvait lui arriver c’était d’être obligé d’attendre un petit peu. Il ne courait aucun danger réel. A bien y réfléchir, il était même beaucoup plus en sécurité dans cet ascenseur que dans la rue. Aucune inquiétude ne se justifiait donc.

— A moi ! cria-t-il.

Il regretta tout de suite l’excès de cette formule. Certes, elle était adéquate puisqu’il s’agissait d’attirer l’attention sur lui, mais il la jugea inappropriée au sentiment de confiance qui s’imposait.

— Help ! fit-il. (Voilà un terme qui convenait mieux.) Help !

Il criait fort mais sur un ton détaché. Il n’implorait pas de l’aide, il signalait tout bonnement sa présence.

— Ohé ! Ohé ! (Il tenait enfin le mot juste.) Ohé ! Ohé !…

Soudain, en face de lui, la porte du quatrième s’ouvrit et une femme parut.

C’était une blonde d’une trentaine d’années. Elle portait des boucles d’oreilles en or et un manteau en peau de panthère.

— C’est vous qui criez "ohé ohé" comme un imbécile ? fit-elle. Vous êtes malade ou quoi ?

— Je suis vraiment confus de vous importuner, répondit Charles, les yeux levés vers son interlocutrice, et le nez à quelques centimètres de ses talons aiguilles.

Luttant contre le sentiment de ridicule qui l’envahissait, il prit un air sûr de lui, légèrement désinvolte, et ajouta avec un sourire forcé :

— Je crois bien que me voilà bloqué dans cet ascenseur.

— Je le crois aussi, répliqua-t-elle sans sourire. Qu’est-ce qui vous a pris de venir vous fourrer là-dedans ? Ici chacun sait que cet ascenseur fonctionne mal, surtout à la montée.

— Je ne pouvais pas être au courant, je ne connais personne dans l’immeuble.

— Il fallait sonner, on vous aurait prévenu par l’interphone ! Il n’est pas fait pour les chiens, l’interphone !

— La porte d’en bas était ouverte, et…

— Mais ce n’est pas une raison pour entrer sans sonner ! Qu’est-ce que c’est, ces manières ? Et si ma porte avait été ouverte, vous seriez aussi entré chez moi ? Si j’avais été dans ma baignoire, vous seriez aussi entré dans la salle de bains ? Allez-y, ne vous gênez pas ! Installez-vous dans ma baignoire pendant que vous y êtes !

— Je… je vous assure que…

— Et puis d’abord qui êtes-vous ?

— Je venais pour l’annonce… l’appartement à louer…

— Si vous voulez louer ici, vous commencez mal !

— Je présume que vous êtes la…

— Vous présumez bien. Je suis Mme Valmer, la propriétaire de l’immeuble. Mais pour visiter l’appartement, vous devrez patienter un peu.

— Oh, ça ne fait rien, je repasserai.

— Pour repasser il faut d’abord sortir. Moi, je ne peux pas vous faire sortir comme ça, d’un coup de baguette magique. Il faudrait un spécialiste.

— Cela ne pose aucun problème. Chaque service de dépannage dispose de plusieurs experts en la matière, des gens parfaitement qualifiés qui…

— Oui mais figurez-vous que cet ascenseur-là date de 1919. A cette époque, vos prétendus experts en ascenseurs, ils n’étaient même pas nés, alors je ne crois pas qu’ils comprendraient grand-chose à ce vénérable engin. A moins que les services de dépannage ne conservent quelques vieillards spécialisés dans les anciens ascenseurs, mais cette éventualité me paraît douteuse. Que voulez-vous, mon pauvre monsieur, la technique il faut que ce soit moderne… Remarquez que moi, cet ascenseur ne m’a jamais trahie. Mais il est capricieux, il a ses têtes…

— Ecoutez, madame, dit Charles avec une boule dans la gorge, téléphoner à un service de dépannage ne coûte rien. Ils jugeront par eux-mêmes, en leur âme et conscience, s’ils sont en mesure de réparer cet appareil…

— Pour aujourd’hui c’est trop tard. Ces gens-là s’arrêtent de travailler à dix-sept heures pile. Passé cette limite fatidique, même si le pape était bloqué dans l’ascenseur, ils ne se dérangeraient pas. C’est comme ça aujourd’hui. En dehors de son petit train-train, tout le monde se fout de tout. Mon nombril, mon derrière, ma voiture, le reste je veux pas savoir ! Ah la la ! c’est malheureux… Bon, moi je papote, je papote, mais j’ai rendez-vous chez le coiffeur, vous allez me mettre en retard. Je serai de retour d’ici une heure ou deux. Nous reparlerons tranquillement de votre petit problème. A tout de suite !

 

Charles resta un long moment immobile, atterré, le regard perdu dans le vide. Puis il ferma les paupières. Il était pris de pitié pour lui-même devant l’injustice du destin. Il y a quelques minutes à peine, il gambadait joyeusement dans la rue, heureux de vivre (ou du moins heureux de gagner de l’argent), et maintenant il était coincé dans un ascenseur, comme dans un piège à rats…

Il rouvrit les yeux. Devant lui, sur une plaque métallique, étaient inscrites les consignes d’utilisation de l’ascenseur.

ASCENSEURS DONADIEU & Cie

Les usagers doivent s’abstenir de toute précipitation.

Ne pas laisser des enfants, des individus irresponsables ou des animaux utiliser seuls l’ascenseur.

Avant d’entrer dans la cabine, assurez-vous de sa présence.

Appuyez sur le bouton correspondant à l’étage où vous désirez vous rendre.

Le bouton ARRÊT sert à interrompre la marche de l’ascenseur. Il est recommandé de ne pas l’utiliser immodérément.

En cas d’arrêt fortuit, conservez votre calme.

Ne jamais tenter de sortir de la cabine immobilisée entre deux étages sans une aide extérieure.

Charles se sentit réconforté en constatant que son cas avait été prévu. Pour les dépanneurs, ce serait un jeu d’enfant de le sortir de là. Il n’avait qu’à se conformer strictement aux instructions et tout irait bien. Ne jamais tenter de sortir de la cabine immobilisée entre deux étages sans une aide extérieure, c’était une consigne pleine de sagesse. Il allait attendre calmement et patiemment l’intervention des sauveteurs. La propriétaire prendrait l’affaire en main dès son retour et il serait rentré chez lui pour le film du soir. Et même si, par le plus grand des hasards, aucun service de dépannage n’était en activité, il restait les pompiers. Ces bons vieux pompiers, toujours prêts à secourir les gens, vingt-quatre heures sur vingt-quatre !

"Et dire que j’ai failli commencer à m’inquiéter ! pensa-t-il. M’inquiéter de quoi ? De mourir de faim dans un ascenseur ? Ah ! au fond je suis resté un enfant. Quand je fais une campagne de pub, je fonce comme un lion, rien ne m’arrête, et voilà que je perds les pédales pour une petite panne d’ascenseur, comme il en arrive mille par jour !"

Pour s’occuper, en attendant le retour de la propriétaire, il décida de rechercher activement les causes de la panne. Avec un coin de sa carte de crédit, il entreprit de dévisser le boîtier de commande de la cabine. Il n’était pas bricoleur mais un ascenseur datant de 1919 ne pouvait pas être bien compliqué. Il parvint à ouvrir le boîtier et tout un fouillis de fils électriques multicolores apparut. La langue entre les dents, il commença à tripatouiller les fils avec ses clés, tout en appuyant sur les boutons.

Soudain il fut pris de frayeur en songeant qu’il était suspendu dans le vide et qu’une maladresse pouvait entraîner la chute de la cabine. Vite il referma le boîtier.

Il desserra sa cravate, alluma une cigarette, et résolut d’attendre. Non pas attendre avec mollesse et passivité, mais attendre avec énergie et détermination.

 

Lorsque Mme Valmer revint, avec un tas de paquets, il opta pour une attitude stoïque, l’attitude d’un homme qui ne juge pas, n’exprime aucune opinion, mais place simplement les autres devant leur responsabilité. La dignité, le sang-froid, le flegme britannique qu’il manifestait dans l’épreuve impressionneraient à coup sûr l’adversaire.

En effet, Mme Valmer, déposant ses paquets, s’accroupit, les genoux à quelques centimètres de lui, et, le doigt sur les lèvres, avec la mine d’une fillette qui viendrait s’excuser d’avoir attaché une casserole à la queue du chat, elle dit :

— Je crois que j’ai été un peu taquine avec vous, tout à l’heure…

La tête levée vers elle, Charles avait l’air inflexible. Il voulait la laisser parler, la laisser s’empêtrer dans sa culpabilité.

— Ce qui vous arrive, reprit-elle, est entièrement de ma faute. C’est moi qui suis responsable du bon fonctionnement de cet ascenseur…

Charles, le regard sévère, buvait du petit lait. Enfin il allait sortir d’ici ! Tout à coup il eut envie de se jeter sur elle et de la prendre, là, sur le palier… Il était si près d’elle qu’il sentait son parfum et sa chaleur, l’odeur de soie de ses bas, l’odeur de cuir de ses souliers. Elle avait des yeux bleus métalliques, des yeux durs qu’on avait envie de voir se troubler, et autour desquels quelques plis donnaient une nuance tragique. Sa sensualité était dépourvue de toute tendresse, de tout sentimentalisme. Sa féminité ne s’affichait pas, ce n’était pas la féminité d’une poule mais celle d’un sphinx. "Cette femme est une sacrée belle bête, se dit Charles. Elle doit faire l’amour comme une panthère, avec des cris et des coups de griffe…"

— J’aurais dû faire remplacer cet ascenseur depuis longtemps, poursuivit-elle, mais, vous comprenez, c’est un objet de famille… J’habite ici depuis que je suis toute petite et mon père puis mon mari l’ont utilisé. Surtout mon pauvre mari… La dernière image que j’ai de lui, c’est dans cet ascenseur… Je l’ai perdu voici deux ans, sur l’autoroute de l’Est. Sa speeder GTI a percuté un camion.

Charles baissa les yeux : il avait fait une campagne pour la speeder GTI. Il se donna l’air ému et dit :

— C’est le destin…

— Non, c’est la vitesse.

Il y eut un long silence. Finalement elle dit :

— Ça doit vous paraître absurde d’être attachée à un vieil ascenseur, n’est-ce pas ?

— Mais non, mais non, il est tout à fait normal d’aimer son ascenseur… D’ailleurs celui-ci le mérite bien car il a un aspect charmant. Cette cabine en bois verni a beaucoup de style, elle a un petit cachet Orient-Express…

— Orient-Express, vous trouvez ?

— Absolument. Tenez, regardez le cadre en fer forgé du miroir… Et ces boutons en ivoire… Et ce bois, je parie que c’est du chêne…

— Oui. C’est avec ça qu’on fait les plus beaux cercueils. Alors vous croyez que je ne serai pas obligée de le remplacer ?

— Il n’en est pas question ! Cet ascenseur est dans cet immeuble, il y restera ! Je m’en porte garant ! Lorsque les dépanneurs seront là, je n’ai pas du tout l’intention d’émettre la moindre critique à son égard. Je suis même prêt à faire son éloge ! Il a eu une petite panne, bon, mais ce sont des choses qui peuvent arriver à tout le monde ! On ne va quand même pas le mettre au rebut parce qu’il a eu la fantaisie de s’arrêter entre deux étages ! C’est un petit caprice de vieillesse aisément pardonnable. D’ailleurs, toute cette histoire est de ma faute. Mais si, mais si… Je viens ici sans avoir pris rendez-vous, j’entre dans l’immeuble sans sonner, je me précipite comme un fou dans un ascenseur que je ne connais pas… Ce qui m’arrive est bien fait pour moi !

— Vous me rassurez. En tout cas je n’ai pas été très gentille. J’ai profité que vous étiez là, sans pouvoir bouger ni pied ni patte, pour vous faire un peu bisquer…

— Mais c’est normal, tout le monde en ferait autant ! Ce n’est pas si souvent qu’on a quelqu’un à ses pieds, enfermé dans une cage, alors autant en profiter un petit peu ! C’est humain, que diable !

— Oui, on n’est pas des bêtes, fit-elle en caressant rêveusement sa fourrure. Alors vous ne m’en voulez pas trop ?

— Pas le moins du monde ! Et pour vous le prouver, je vous invite à aller boire un verre !

— Génial !

Elle se précipita chez elle et revint un instant après avec une bouteille de beaujolais et un tire-bouchon. Elle s’accroupit sur ses talons aiguilles et coinça la bouteille entre ses cuisses. (Sa jupe courte remonta et Charles vit un peu de chair blanche bordant une culotte de dentelle noire.) Elle enfonça le tire-bouchon, puis, avec effort et application, elle commença à tirer.

— Que c’est dur… dit-elle en plissant le nez.

Enfin le bouchon sortit et elle poussa un "aah" de soulagement. Puis, son manteau de fourrure traînant par terre, elle porta le goulot à ses lèvres et but une grande lampée de vin.

— Ah ! que c’est bon ! soupira-t-elle. Zut ! j’ai mis du rouge… Tenez, à la bonne franquette !

La porte grillagée de la cage d’ascenseur étant séparée du sol par un intervalle d’une quinzaine de centimètres (la cabine, elle, ne possédant pas de porte), il était facile de faire passer la bouteille dessous. Charles la prit et but une gorgée.

— Il se laisse bouère, pas vrai ? dit-elle avec l’accent paysan. Ça fait du bien par où qu’ça passe !

— Pour sûr, répondit Charles de la même façon, ça nettoie l’gosier !

Il lui rendit la bouteille, effleurant ses doigts aux ongles vernis de rouge, et elle but de nouveau une bonne gorgée. Puis elle dit en se tapotant le nombril :

— Aaaah… ça fait chaud au ventre. Mais… vous êtes tout en sueur, vous ! Enlevez donc votre pardessus… Voilà, donnez-le-moi… Je le mettrai sur un portemanteau. Pour la nuit, je vous donnerai une jolie couverture.

— Hein ? Mais je n’ai pas l’intention de passer la nuit ici, moi !

— Vous n’êtes pas gentil ! Qu’est-ce que je vous ai fait ? On vous attend chez vous ? Vous êtes marié ? Vous avez des enfants ?

— Non, mais…

— Eh bien alors ?

— Ecoutez, madame, cette plaisanterie a assez duré. J’apprécie beaucoup l’humour, à condition qu’il ne s’exerce pas aux dépens des valeurs sacrées qui constituent le fondement de notre civilisation, à savoir le droit de chaque individu à disposer de lui-même, et la liberté de se déplacer à sa guise, sans entrave d’aucune sorte. En conséquence, je vous somme de prévenir un service de dépannage dans les plus brefs délais. Je ne suis pas d’un naturel rancunier et je saurai pardonner cette petite atteinte à ma liberté. Mais je vous préviens que vous approchez dangereusement du point de non-retour. Je vous accorde une heure, c’est-à-dire soixante minutes. Si dans soixante minutes je suis encore dans cet ascenseur, je vous poursuis en justice.

— Et pour quel délit, s’il vous plaît ? Je ne vous ai pas enlevé, que je sache. Vous êtes venu dans cette cabine de votre plein gré. Estimez-vous heureux que je ne dépose pas plainte pour occupation abusive d’ascenseur.

— Vous êtes coupable de non-assistance à personne en danger !

— Mais je vais vous assister, soyez tranquille !… Allons, si nous commençons à nous chamailler, ça va devenir intenable. Autant essayer de s’entendre… Je vous promets que je ferai le maximum pour rendre votre séjour ici le plus agréable possible.

Charles se retint pour ne pas lui cracher au visage. Il estima qu’il était temps de lui porter sa botte secrète. Elle était coriace, mais à bon chat bon rat. Il avait un argument de choc auquel elle serait bien obligée de céder.

— Je suis vraiment désolé, dit-il sur un ton détaché, mais même si je voulais rester ici, je ne le pourrais pas. Il faut que je sorte. Je dois satisfaire un besoin naturel et légitime. Il me serait pénible de souiller votre cher ascenseur… Oh ! ce n’est pas pressé pressé, je peux tenir jusqu’à l’arrivée des secours.

— Tralala lala, j’ai pensé à ça, chantonna-t-elle en lui donnant un paquet-cadeau. Ouvrez, c’est pour vous.

Avec angoisse, Charles défit le paquet-cadeau. C’était un pot de chambre à couvercle. Sa gorge se noua. Il avait affaire à une folle.

— Il vous plaît ? demanda-t-elle. Il est en porcelaine de Saxe. Le marchand m’a dit que pour un ascenseur c’est ce qu’il y a de mieux. Et regardez la décoration, c’est un torrent au milieu des bois, avec des bergers et des bergères… C’est joli, non ?

Accablé, Charles resta immobile, bras ballants, tandis qu’elle rentrait chez elle en sifflotant l’air de Toréador, prends garde.

Lorsqu’elle reparut, quelques minutes plus tard, il était dans la même position, les yeux fixes.

— Tenez, fit-elle en lui jetant un plaid. Vous aimez le style écossais ? Ça va bien avec votre cravate. Demain nous nous occuperons un peu mieux de votre installation. Moi, ce soir, je vais au cinéma. Je vais voir Les Fantasmes de Lucifer. Je vous raconterai. En rentrant, je passerai par l’escalier de service pour ne pas vous déranger.

— J’ai peur, dit-il sans lever les yeux.

— Comment ?

— La cabine… elle est suspendue en l’air…

— Ne vous inquiétez pas, le câble de sécurité a été vérifié il y a vingt ans. Bonne nuit !

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