Orly CASTEL-BLOOM
Dolly city
Romans, nouvelles, récits
Textes hébreux
Traduit  de l' hébreu
Rosie PINHAS-DELPUECH (Traducteur)
HEBREW LITER. INSTITUT TRANSLATION (Traducteur)

septembre 1993  / 10 x 19 / 208 pages
ISBN 978-2-7427-0053-0
prix indicatif : 15,24 €
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Avant de mourir, les petits poissons rouges nagent pendant quelques heures sur le côté, se retournent, tombent au fond du bocal

Avant de mourir, les petits poissons rouges nagent pendant quelques heures sur le côté, se retournent, tombent au fond du bocal, puis se remettent à flotter. J’avais un petit poisson orange qui avait ainsi agonisé jusqu’au crépuscule, puis avait sombré dans les profondeurs, l’œil ouvert, le corps tordu en forme de point d’interrogation.

J’ai pris un verre en plastique et j’ai fait glisser à l’intérieur le cadavre du poisson. Je suis allée à la cuisine et j’ai lentement versé l’eau dans l’évier. J’ai posé le poisson sur le marbre noir, j’ai pris un poignard et j’ai commencé à le disséquer. Le coquin glissait sans cesse entre mes doigts et j’ai dû l’attraper par la queue pour le ramener sur les lieux du crime. Pendant deux heures et demie, je me suis acharnée sur ce poisson et j’ai fini par transformer son corps en petites lanières de quelques millimètres.

Alors j’ai regardé les morceaux. Dans les temps très anciens, au pays de Canaan, les justes sacrifiaient à Dieu des animaux plus grands que celui-ci. Quand ils dépeçaient un agneau, il leur restait de gros morceaux de taille significative, dégoulinant de sang, et leur alliance était véritablement une alliance.

J’ai assaisonné les lanières, j’en ai posé un petit bout sur mon doigt, j’ai frotté une allumette et j’ai approché la flamme de la chair du poisson qui a roussi tandis que mon doigt commençait à sentir la viande grillée. Puis j’ai renversé la tête en arrière, j’ai ouvert la bouche et j’ai laissé la première lanière tomber tout droit dans mon appareil digestif.

J’ai fait de même avec les autres morceaux et quand j’ai eu fini, je me suis installée pour regarder ma chienne agonisante, un cocker épagneul de quatorze ans, atteinte d’insuffisance cardiaque. Pendant quinze jours, je suis restée assise sur le fauteuil et j’ai regardé sa langue sèche et pendante, sa respiration rapide et haletante, ses yeux de plus en plus éteints.

Pendant quinze jours, je lui ai donné à boire, à manger et, bien sûr, des médicaments. Elle n’a presque pas mangé, ni bu, et a vomi les médicaments. Je lui ai fait une perfusion dans laquelle j’ai injecté les médicaments, ça l’a aidée.

J’ai regretté de ne pas avoir fait de perfusion au poisson mais j’ai aussitôt renoncé à cette idée pour la simple raison qu’il m’a paru impossible de trouver une veine chez un minuscule poisson rouge. Disons même qu’il m’a paru impossible de trouver une veine chez n’importe quel poisson, y compris la carpe.

Au bout de quinze jours d’agonie, quand ma chienne n’a plus rien mangé ni bu, que les médicaments ne lui ont plus fait aucun effet, j’ai dû ouvrir l’armoire à pharmacie et lui préparer une piqûre anesthésiante dont elle ne se réveillerait jamais.

Je me suis approchée d’elle, je l’ai caressée. Elle m’a léché les doigts de sa langue fendue et meurtrie. Elle m’a léché le visage, ses blessures ont égratigné ma peau mais je n’en ai pas fait une histoire.

Je l’ai étendue sur ma table de travail tout en lui murmurant et susurrant des mots doux, tandis que d’une main je caressais sa tête orangée et de l’autre je tenais la seringue.

Avant même que j’aie fini de lui injecter le produit, ma chienne a fermé les yeux et a plongé dans le sommeil. Je l’ai caressée et j’ai enlevé son collier garni des ronds métalliques de ses vaccins, au dos desquels était gravée mon adresse avec la promesse de récompense en cas de perte.

Je me suis assise sur ma chaise ronde et haute, j’ai regardé ma grosse chienne et, perplexe, je me suis demandé combien de temps après l’injection le sommeil devenait mort et comment pouvait bien se faire cette relève.

La respiration de ma brave chienne s’est faite de plus en plus lourde, profonde et chargée de sens. Chaque expiration se voulait la dernière, mais à chaque fois une autre la suivait pour lui voler ce privilège. Jusqu’à... c’est tout. La chienne a achevé sa carrière.

J’ai appelé un vétérinaire. C’était en pleine nuit, je l’ai réveillé. Quand je l’avais consulté quelques jours plus tôt, il avait bredouillé quelque chose au sujet d’un homme qui enterrait des animaux domestiques en échange de soixante-dix shekels*. Je voulais son numéro de téléphone. Il a grommelé :

– Ça ne peut pas attendre demain matin ?

Et, aussitôt après, il a dicté le numéro.

Au terme d’une conversation de routine avec le fossoyeur, j’étais sur le point de raccrocher quand il m’a lancé :

– Madame, j’espère que vous ne vous attendez pas à venir avec moi...

– Pardon ? Et pourquoi pas ? C’est ma chienne que vous enterrez. J’ai parfaitement le droit d’assister à l’événement. Qu’y a-t-il donc à cacher ?

– Ecoutez ma petite dame, a aboyé le type d’un air impatient. Vos soixante-dix shekels, c’est pas le Pérou. Des chiens meurent à chaque instant. Je les enterre dans les sables, près de la mer. Je fais ça la nuit, tranquille, tout seul. Décidez-vous. C’est à prendre ou à laisser.

La fenêtre était grande ouverte, on voyait le ciel sombre parsemé de ses étoiles. On a sonné à la porte. J’étais plongée dans mon travail et je me suis coupée. Du sang coulait de mes trois doigts. Je les ai enveloppés dans une petite serviette et j’ai couru ouvrir. Un homme se tenait devant moi, petit, avec un grand visage et un ventre bedonnant. Il s’est présenté avec ses nom et prénom, qui se sont aussitôt effacés de ma mémoire, et a remarqué la serviette imprégnée de mon sang.

– Vous permettez ? a-t-il dit en s’approchant de moi.

– Non, ce n’est pas la peine, vraiment.

Mais l’homme a remarqué ma pâleur et mes genoux fléchissants, il m’a conduite vers le canapé de velours vert et m’a étendue dessus. Puis il a couru vers la salle de bains, est revenu avec la trousse de premier secours et, tout en nettoyant mes blessures avec la délicatesse d’un stagiaire, il a plaisanté en disant que quelques minutes de plus et j’aurais dû payer le double, pour le cocker et pour moi.

Il m’a fait un pansement autour des doigts, est allé dans l’autre pièce, a fourré le cocker dans un sac poubelle noir qu’il a jeté sur son dos et a demandé à être payé en argent liquide. J’ai sorti les billets de ma poche. J’avais envie de les rouler en une boule dure, puis de les lui planter comme une moustache, entre le nez et la lèvre supérieure, mais je lui ai tendu les billets et je me suis retournée, persuadée de ne plus jamais le revoir.

A peine une minute plus tard, je l’ai aperçu du haut de mon appartement du trente-septième étage, en train de jeter le sac avec la chienne dans son fourgon avant de s’installer pour démarrer. Mais il n’y est pas parvenu et je me suis dit, c’est ta chance Dolly, je me suis précipitée dehors, j’ai pris l’ascenseur de verre cylindrique qui monte et descend dans un mouvement de spirale nuisible à l’économie d’énergie, et je suis arrivée en bas à temps. J’ai couru presque accroupie sur la chaussée, j’ai doucement soulevé la portière arrière et j’ai rampé dans la voiture. Le charlatan n’avait toujours pas démarré et sa bouche déversait des charretées de jurons. Au bout de dix minutes, le moteur a enfin émis son solo disgracieux et nous nous sommes mis en route. J’ai regardé ma montre, il était huit heures et deux minutes, quant à ma boussole, elle indiquait l’ouest exactement comme je le pensais.

 

Vingt minutes plus tard, la voiture a clignoté à droite et nous nous sommes engagés dans un sentier sableux et cahotant, bordé, de chaque côté, de prostituées bariolées. Apparemment émoustillé par elles, le chauffeur s’est redressé, a marmonné quelque chose, a dirigé sa voiture sur le bas-côté pour effrayer l’une d’elles, puis il a poussé un rire hennissant qui ne s’est apaisé qu’au bout de plusieurs minutes, lorsqu’il a changé de direction et s’est éloigné de leur champ de vision.

La voiture a brutalement freiné, il a bondi dehors, une bêche à la main. Je me suis glissée derrière lui, vers le vent humide et salé du bord de mer, je me suis cachée derrière un talus parsemé de primevères qui ne me rappelaient rien et je me suis mise à regarder de toutes mes forces.

La fosse ronde était déjà creusée et l’escroc n’avait plus qu’à balancer la chienne dans le trou et la couvrir. Mais, au lieu d’en finir avec une histoire, il en a entamé une autre. Il a sorti le cocker du sac, a pris une fourche dans le fourgon et s’est mis à s’acharner sur le cadavre, à le piquer, le décapiter, le démembrer, le pousser dans le trou et le couvrir en vitesse.

Je tremblais de tous mes membres, je bouillais de rage. J’ai bondi en poussant un rugissement de combat. Surpris, l’homme s’est retourné et moi, de chagrin, je lui ai arraché la fourche des mains et, au lieu de la planter comme quiconque dans le sol, je l’ai enfoncée dans le ventre du fossoyeur avec toute la force accumulée pendant des années de sale boulot.

Il s’est tordu de douleur, j’ai continué à m’acharner sur lui et je l’ai achevé en quelques minutes.

Essoufflée, je me suis arrêtée un instant, j’ai repris mon souffle et, éclairée par la lune, j’ai réuni et rapproché les membres de ma chienne tout en épongeant mon front humide qui me démangeait.

J’ai fait démarrer la voiture et j’ai éprouvé cette agréable tranquillité d’esprit qui m’avait quittée depuis plusieurs jours. Dans cet état d’apaisement, j’ai ramené la boîte roulante sur la route asphaltée.

 

Quelques instants après être passée devant la station essence déserte et illuminée et avoir vaguement distingué une ombre humaine vacillante près des pompes, j’ai commencé à entendre des bruits qui ne correspondaient pas à ce qui m’entourait. Je n’arrivais pas à les localiser dans l’espace, ils s’étaient répandus dans la voiture, alors je me suis arrêtée sur le bord de la route et mon regard s’est posé sur un sac en plastique noir, jeté sur la banquette arrière de la voiture.

Des petites voitures, surtout des Coccinelle, passaient sur la route, j’ai attendu qu’il n’y ait personne et j’ai tendu mon corps vers la source des bruits. J’ai ouvert le sac et, enveloppé dans des couches du ministère de la Santé, j’ai vu un bébé bleu et affamé.

J’ai fouillé dans le sac, à la recherche d’un document quelconque, de papiers d’identité. J’ai cherché tout autour des traces concernant cet homme et, sous le siège du conducteur, j’ai trouvé de vieilles feuilles d’impôts d’un magasin de chaussures.

Le bébé hurlait, émettait des bruits de succion avec sa bouche. Je ne savais que faire pour le calmer. Je l’ai débarrassé de ses couches et j’ai découvert sur son ventre un trou infecté de deux centimètres de diamètre et du sang coagulé tout autour. J’ai soulevé l’enfant et je l’ai posé à côté du siège du conducteur.

Des voitures me dépassaient en vitesse. Des Coccinelle, que des Coccinelle. Encore et encore des Coccinelle. J’ai jeté un coup d’œil à mon petit compagnon. J’ai commencé à rouler, les réverbères roulaient sur son visage. Les phares des voitures qui venaient d’en face m’éblouissaient. J’ai de nouveau jeté un coup d’œil au trou de son ventre et je me suis rappelé le cas de cet homme consentant qui avait vécu quelques bonnes années avec un trou pratiqué dans son ventre, pour que son médecin, un chercheur, puisse étudier le fonctionnement du système digestif. J’ai étudié l’histoire de cet homme quand j’avais vingt ans, à Katmandou où j’ai fait mes études de médecine. J’étais la seule juive de toute l’université.

 

J’ai garé la voiture dans le parking souterrain de l’immeuble. Dans l’ascenseur cylindrique, en verre épais et transparent, j’ai appuyé sur le 37 et, en quelques secondes, je me suis retrouvée dans mon appartement de fonction. Je savais qu’il me fallait être rapide et efficace.

J’ai sorti un produit anesthésiant d’une de mes armoires et j’ai consulté des livres pour connaître la quantité nécessaire à endormir un nouveau-né. Croyant que j’allais m’occuper d’elles, les grenouilles se sont mises à coasser d’effroi. J’ai posé le bébé nu et bleuâtre sur ma table de travail. Il hurlait. Sa bouche béait comme une espèce de gondole. Je l’ai fait taire avec la piqûre, je l’ai désinfecté, je lui ai cousu le ventre et je lui ai fait un pansement. Pendant qu’il dormait encore en salle de réanimation, relié à une perfusion de médicaments et de minéraux, je suis descendue dans la rue et, au bout d’une demi-heure, je suis revenue chez moi avec tout ce dont un bébé a besoin. Je lui ai préparé une chambre douillette et spongieuse, puis je suis sortie sur la terrasse pour fumer.

J’ai fait appel à mon cœur, j’ai essayé de me persuader de différer la condamnation à mort mais, au lieu de la voix de la raison, ce sont les ronds de mes yeux qui ont pris en main les affaires. Ils ne cessaient de s’échapper vers le haut, encore plus haut, comme si tout le temps il y avait à voir, encore et encore du ciel, des ciels en escalier, des ciels en tour de Babel, et non pas un seul ciel, bleu, profond et univoque.

Je n’avais pas le choix : je me suis injecté dans la veine une piqûre calmante, je me suis sentie mieux et la vie de l’enfant a été momentanément sauvée.

J’ai essayé de joindre ma mère au téléphone, mais c’était occupé. Cette femme m’avait raconté, dans mon enfance, l’histoire d’une mère qui avait mis son bébé dans la machine à laver, l’avait mis en marche et le bébé était mort, le tribunal l’avait condamnée à la prison à perpétuité, plus aux travaux forcés comme lingère dans une laverie. Ma mère a gravé cette histoire si profondément en moi qu’en mettant les vêtements du bébé dans la machine à laver je l’ai imaginé à l’intérieur et j’ai perdu connaissance.

Le bébé m’a réveillée avec ses hurlements et comme les calmants ne faisaient plus d’effet, j’ai eu envie de l’étouffer. Mais je me suis dit : c’est du gaspillage d’énergie, Dolly, de toute façon ce pauvre misérable va finir par mourir d’ici quelques jours à cause d’une infection, faute d’attention ou par négligence et, après tout, même s’il est assassiné, quelle importance. D’une manière ou d’une autre, il aurait déjà dû être mort depuis longtemps.

Mais mon cerveau s’épuisait tout de même à trouver un nom à ce malingre. J’ai pensé à "garçon". Je suis partie du présupposé qu’il ne dépasserait pas les trois ans. J’ai continué à faire défiler des noms dans ma tête, mais le bébé était presque sur le point d’étouffer à force de hurler. J’ai injecté un produit anesthésiant dans sa colonne vertébrale, il s’est tu.

Je me suis étendue sur mon lit géant. Et, tout en fumant comme une locomotive, j’ai regardé à la télévision les programmes transmis par les assiettes installées sur le toit. A un moment, je me suis surprise en train de siffler la chienne, une corde s’est tendue dans mon corps, en do dièse, j’ai fermé les yeux et j’ai décidé d’appeler le bébé "Fils", de sorte que si un jour on l’appelle "fils de pute", il puisse les tabasser doublement.

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