Avant de mourir, les petits poissons rouges nagent pendant quelques heures sur le côté, se retournent, tombent au fond du bocal, puis se remettent à flotter. Javais un petit poisson orange qui avait ainsi agonisé jusquau crépuscule, puis avait sombré dans les profondeurs, lil ouvert, le corps tordu en forme de point dinterrogation.
Jai pris un verre en plastique et jai fait glisser à lintérieur le cadavre du poisson. Je suis allée à la cuisine et jai lentement versé leau dans lévier. Jai posé le poisson sur le marbre noir, jai pris un poignard et jai commencé à le disséquer. Le coquin glissait sans cesse entre mes doigts et jai dû lattraper par la queue pour le ramener sur les lieux du crime. Pendant deux heures et demie, je me suis acharnée sur ce poisson et jai fini par transformer son corps en petites lanières de quelques millimètres.
Alors jai regardé les morceaux. Dans les temps très anciens, au pays de Canaan, les justes sacrifiaient à Dieu des animaux plus grands que celui-ci. Quand ils dépeçaient un agneau, il leur restait de gros morceaux de taille significative, dégoulinant de sang, et leur alliance était véritablement une alliance.
Jai assaisonné les lanières, jen ai posé un petit bout sur mon doigt, jai frotté une allumette et jai approché la flamme de la chair du poisson qui a roussi tandis que mon doigt commençait à sentir la viande grillée. Puis jai renversé la tête en arrière, jai ouvert la bouche et jai laissé la première lanière tomber tout droit dans mon appareil digestif.
Jai fait de même avec les autres morceaux et quand jai eu fini, je me suis installée pour regarder ma chienne agonisante, un cocker épagneul de quatorze ans, atteinte dinsuffisance cardiaque. Pendant quinze jours, je suis restée assise sur le fauteuil et jai regardé sa langue sèche et pendante, sa respiration rapide et haletante, ses yeux de plus en plus éteints.
Pendant quinze jours, je lui ai donné à boire, à manger et, bien sûr, des médicaments. Elle na presque pas mangé, ni bu, et a vomi les médicaments. Je lui ai fait une perfusion dans laquelle jai injecté les médicaments, ça la aidée.
Jai regretté de ne pas avoir fait de perfusion au poisson mais jai aussitôt renoncé à cette idée pour la simple raison quil ma paru impossible de trouver une veine chez un minuscule poisson rouge. Disons même quil ma paru impossible de trouver une veine chez nimporte quel poisson, y compris la carpe.
Au bout de quinze jours dagonie, quand ma chienne na plus rien mangé ni bu, que les médicaments ne lui ont plus fait aucun effet, jai dû ouvrir larmoire à pharmacie et lui préparer une piqûre anesthésiante dont elle ne se réveillerait jamais.
Je me suis approchée delle, je lai caressée. Elle ma léché les doigts de sa langue fendue et meurtrie. Elle ma léché le visage, ses blessures ont égratigné ma peau mais je nen ai pas fait une histoire.
Je lai étendue sur ma table de travail tout en lui murmurant et susurrant des mots doux, tandis que dune main je caressais sa tête orangée et de lautre je tenais la seringue.
Avant même que jaie fini de lui injecter le produit, ma chienne a fermé les yeux et a plongé dans le sommeil. Je lai caressée et jai enlevé son collier garni des ronds métalliques de ses vaccins, au dos desquels était gravée mon adresse avec la promesse de récompense en cas de perte.
Je me suis assise sur ma chaise ronde et haute, jai regardé ma grosse chienne et, perplexe, je me suis demandé combien de temps après linjection le sommeil devenait mort et comment pouvait bien se faire cette relève.
La respiration de ma brave chienne sest faite de plus en plus lourde, profonde et chargée de sens. Chaque expiration se voulait la dernière, mais à chaque fois une autre la suivait pour lui voler ce privilège. Jusquà... cest tout. La chienne a achevé sa carrière.
Jai appelé un vétérinaire. Cétait en pleine nuit, je lai réveillé. Quand je lavais consulté quelques jours plus tôt, il avait bredouillé quelque chose au sujet dun homme qui enterrait des animaux domestiques en échange de soixante-dix shekels*. Je voulais son numéro de téléphone. Il a grommelé :
Ça ne peut pas attendre demain matin ?
Et, aussitôt après, il a dicté le numéro.
Au terme dune conversation de routine avec le fossoyeur, jétais sur le point de raccrocher quand il ma lancé :
Madame, jespère que vous ne vous attendez pas à venir avec moi...
Pardon ? Et pourquoi pas ? Cest ma chienne que vous enterrez. Jai parfaitement le droit dassister à lévénement. Quy a-t-il donc à cacher ?
Ecoutez ma petite dame, a aboyé le type dun air impatient. Vos soixante-dix shekels, cest pas le Pérou. Des chiens meurent à chaque instant. Je les enterre dans les sables, près de la mer. Je fais ça la nuit, tranquille, tout seul. Décidez-vous. Cest à prendre ou à laisser.
La fenêtre était grande ouverte, on voyait le ciel sombre parsemé de ses étoiles. On a sonné à la porte. Jétais plongée dans mon travail et je me suis coupée. Du sang coulait de mes trois doigts. Je les ai enveloppés dans une petite serviette et jai couru ouvrir. Un homme se tenait devant moi, petit, avec un grand visage et un ventre bedonnant. Il sest présenté avec ses nom et prénom, qui se sont aussitôt effacés de ma mémoire, et a remarqué la serviette imprégnée de mon sang.
Vous permettez ? a-t-il dit en sapprochant de moi.
Non, ce nest pas la peine, vraiment.
Mais lhomme a remarqué ma pâleur et mes genoux fléchissants, il ma conduite vers le canapé de velours vert et ma étendue dessus. Puis il a couru vers la salle de bains, est revenu avec la trousse de premier secours et, tout en nettoyant mes blessures avec la délicatesse dun stagiaire, il a plaisanté en disant que quelques minutes de plus et jaurais dû payer le double, pour le cocker et pour moi.
Il ma fait un pansement autour des doigts, est allé dans lautre pièce, a fourré le cocker dans un sac poubelle noir quil a jeté sur son dos et a demandé à être payé en argent liquide. Jai sorti les billets de ma poche. Javais envie de les rouler en une boule dure, puis de les lui planter comme une moustache, entre le nez et la lèvre supérieure, mais je lui ai tendu les billets et je me suis retournée, persuadée de ne plus jamais le revoir.
A peine une minute plus tard, je lai aperçu du haut de mon appartement du trente-septième étage, en train de jeter le sac avec la chienne dans son fourgon avant de sinstaller pour démarrer. Mais il ny est pas parvenu et je me suis dit, cest ta chance Dolly, je me suis précipitée dehors, jai pris lascenseur de verre cylindrique qui monte et descend dans un mouvement de spirale nuisible à léconomie dénergie, et je suis arrivée en bas à temps. Jai couru presque accroupie sur la chaussée, jai doucement soulevé la portière arrière et jai rampé dans la voiture. Le charlatan navait toujours pas démarré et sa bouche déversait des charretées de jurons. Au bout de dix minutes, le moteur a enfin émis son solo disgracieux et nous nous sommes mis en route. Jai regardé ma montre, il était huit heures et deux minutes, quant à ma boussole, elle indiquait louest exactement comme je le pensais.
Vingt minutes plus tard, la voiture a clignoté à droite et nous nous sommes engagés dans un sentier sableux et cahotant, bordé, de chaque côté, de prostituées bariolées. Apparemment émoustillé par elles, le chauffeur sest redressé, a marmonné quelque chose, a dirigé sa voiture sur le bas-côté pour effrayer lune delles, puis il a poussé un rire hennissant qui ne sest apaisé quau bout de plusieurs minutes, lorsquil a changé de direction et sest éloigné de leur champ de vision.
La voiture a brutalement freiné, il a bondi dehors, une bêche à la main. Je me suis glissée derrière lui, vers le vent humide et salé du bord de mer, je me suis cachée derrière un talus parsemé de primevères qui ne me rappelaient rien et je me suis mise à regarder de toutes mes forces.
La fosse ronde était déjà creusée et lescroc navait plus quà balancer la chienne dans le trou et la couvrir. Mais, au lieu den finir avec une histoire, il en a entamé une autre. Il a sorti le cocker du sac, a pris une fourche dans le fourgon et sest mis à sacharner sur le cadavre, à le piquer, le décapiter, le démembrer, le pousser dans le trou et le couvrir en vitesse.
Je tremblais de tous mes membres, je bouillais de rage. Jai bondi en poussant un rugissement de combat. Surpris, lhomme sest retourné et moi, de chagrin, je lui ai arraché la fourche des mains et, au lieu de la planter comme quiconque dans le sol, je lai enfoncée dans le ventre du fossoyeur avec toute la force accumulée pendant des années de sale boulot.
Il sest tordu de douleur, jai continué à macharner sur lui et je lai achevé en quelques minutes.
Essoufflée, je me suis arrêtée un instant, jai repris mon souffle et, éclairée par la lune, jai réuni et rapproché les membres de ma chienne tout en épongeant mon front humide qui me démangeait.
Jai fait démarrer la voiture et jai éprouvé cette agréable tranquillité desprit qui mavait quittée depuis plusieurs jours. Dans cet état dapaisement, jai ramené la boîte roulante sur la route asphaltée.
Quelques instants après être passée devant la station essence déserte et illuminée et avoir vaguement distingué une ombre humaine vacillante près des pompes, jai commencé à entendre des bruits qui ne correspondaient pas à ce qui mentourait. Je narrivais pas à les localiser dans lespace, ils sétaient répandus dans la voiture, alors je me suis arrêtée sur le bord de la route et mon regard sest posé sur un sac en plastique noir, jeté sur la banquette arrière de la voiture.
Des petites voitures, surtout des Coccinelle, passaient sur la route, jai attendu quil ny ait personne et jai tendu mon corps vers la source des bruits. Jai ouvert le sac et, enveloppé dans des couches du ministère de la Santé, jai vu un bébé bleu et affamé.
Jai fouillé dans le sac, à la recherche dun document quelconque, de papiers didentité. Jai cherché tout autour des traces concernant cet homme et, sous le siège du conducteur, jai trouvé de vieilles feuilles dimpôts dun magasin de chaussures.
Le bébé hurlait, émettait des bruits de succion avec sa bouche. Je ne savais que faire pour le calmer. Je lai débarrassé de ses couches et jai découvert sur son ventre un trou infecté de deux centimètres de diamètre et du sang coagulé tout autour. Jai soulevé lenfant et je lai posé à côté du siège du conducteur.
Des voitures me dépassaient en vitesse. Des Coccinelle, que des Coccinelle. Encore et encore des Coccinelle. Jai jeté un coup dil à mon petit compagnon. Jai commencé à rouler, les réverbères roulaient sur son visage. Les phares des voitures qui venaient den face méblouissaient. Jai de nouveau jeté un coup dil au trou de son ventre et je me suis rappelé le cas de cet homme consentant qui avait vécu quelques bonnes années avec un trou pratiqué dans son ventre, pour que son médecin, un chercheur, puisse étudier le fonctionnement du système digestif. Jai étudié lhistoire de cet homme quand javais vingt ans, à Katmandou où jai fait mes études de médecine. Jétais la seule juive de toute luniversité.
Jai garé la voiture dans le parking souterrain de limmeuble. Dans lascenseur cylindrique, en verre épais et transparent, jai appuyé sur le 37 et, en quelques secondes, je me suis retrouvée dans mon appartement de fonction. Je savais quil me fallait être rapide et efficace.
Jai sorti un produit anesthésiant dune de mes armoires et jai consulté des livres pour connaître la quantité nécessaire à endormir un nouveau-né. Croyant que jallais moccuper delles, les grenouilles se sont mises à coasser deffroi. Jai posé le bébé nu et bleuâtre sur ma table de travail. Il hurlait. Sa bouche béait comme une espèce de gondole. Je lai fait taire avec la piqûre, je lai désinfecté, je lui ai cousu le ventre et je lui ai fait un pansement. Pendant quil dormait encore en salle de réanimation, relié à une perfusion de médicaments et de minéraux, je suis descendue dans la rue et, au bout dune demi-heure, je suis revenue chez moi avec tout ce dont un bébé a besoin. Je lui ai préparé une chambre douillette et spongieuse, puis je suis sortie sur la terrasse pour fumer.
Jai fait appel à mon cur, jai essayé de me persuader de différer la condamnation à mort mais, au lieu de la voix de la raison, ce sont les ronds de mes yeux qui ont pris en main les affaires. Ils ne cessaient de séchapper vers le haut, encore plus haut, comme si tout le temps il y avait à voir, encore et encore du ciel, des ciels en escalier, des ciels en tour de Babel, et non pas un seul ciel, bleu, profond et univoque.
Je navais pas le choix : je me suis injecté dans la veine une piqûre calmante, je me suis sentie mieux et la vie de lenfant a été momentanément sauvée.
Jai essayé de joindre ma mère au téléphone, mais cétait occupé. Cette femme mavait raconté, dans mon enfance, lhistoire dune mère qui avait mis son bébé dans la machine à laver, lavait mis en marche et le bébé était mort, le tribunal lavait condamnée à la prison à perpétuité, plus aux travaux forcés comme lingère dans une laverie. Ma mère a gravé cette histoire si profondément en moi quen mettant les vêtements du bébé dans la machine à laver je lai imaginé à lintérieur et jai perdu connaissance.
Le bébé ma réveillée avec ses hurlements et comme les calmants ne faisaient plus deffet, jai eu envie de létouffer. Mais je me suis dit : cest du gaspillage dénergie, Dolly, de toute façon ce pauvre misérable va finir par mourir dici quelques jours à cause dune infection, faute dattention ou par négligence et, après tout, même sil est assassiné, quelle importance. Dune manière ou dune autre, il aurait déjà dû être mort depuis longtemps.
Mais mon cerveau sépuisait tout de même à trouver un nom à ce malingre. Jai pensé à "garçon". Je suis partie du présupposé quil ne dépasserait pas les trois ans. Jai continué à faire défiler des noms dans ma tête, mais le bébé était presque sur le point détouffer à force de hurler. Jai injecté un produit anesthésiant dans sa colonne vertébrale, il sest tu.
Je me suis étendue sur mon lit géant. Et, tout en fumant comme une locomotive, jai regardé à la télévision les programmes transmis par les assiettes installées sur le toit. A un moment, je me suis surprise en train de siffler la chienne, une corde sest tendue dans mon corps, en do dièse, jai fermé les yeux et jai décidé dappeler le bébé "Fils", de sorte que si un jour on lappelle "fils de pute", il puisse les tabasser doublement.