Earthforce | Actes Sud

    Earthforce

     

    En quarante ans nous avons perdu 50% des mammifères sur la planète. Si nous ne faisons rien, alertent les scientifiques, notre existence même sera mise en péril dans les décennies à venir. Oui, mais que faire ? Et comment ?

     

     

    Préface d'Alice Ferney (son dernier ouvrage, Le Règne du vivant a paru en août 2014 chez Actes Sud)

    LEVER UNE ARMEE POUR LA TERRE

    Pour la première fois dans l’histoire des hommes et de leur patrie terrestre , la Terre n’est plus autour d’eux cet espace infini et invulnérable. En ce sens notre époque rompt avec toutes celles qui l’ont précédée. Connaître la nature pour la dominer, ce programme scientifique et politique qu’établissait au xviie  siècle le philosophe Francis Bacon, a si bien réussi que notre prouesse biologique, technique et économique fait aujourd’hui de la société humaine l’équivalent d’une force géologique : notre activité influence l’état de la planète, au point que nous mettons la Terre en danger. Le caractère anthropogénique du dérèglement climatique est avéré. Dans la chaîne des vivants, l’humanité cause une hécatombe. Jamais le taux d’extinction des espèces n’a été aussi élevé et, si nous ne changeons pas notre usage du monde, nos enfants ne le connaîtront ni tel que nous l’avons reçu ni tel qu’il nous a façonnés. Si puissants et nombreux, nous pouvons dire que nous sommes devenus notre propre ennemi en même temps que notre seul allié. Prudence et connaissance devraient désormais éclairer les politiques publiques et les conduites privées.
    Pareilles affirmations, qui dérangent tout à coup le délicieux cours du progrès (plus de vie, plus de biens, plus de déplacements, plus d’informations), sont loin d’être entendues par toutes les oreilles. Ce sont pourtant des faits, que diffusent aujourd’hui scientifiques, sociologues, philosophes, et écologistes. Parmi eux, depuis quarante ans, militant de la première heure, le capitaine Paul Watson est un personnage hors du commun, déterminé, charismatique, incorruptible et controversé.

    Il est remarquable (à la fois amusant, instructif et terrifiant) d’observer les rythmes variés de l’éveil des consciences à ce nouveau devoir qui apparaît pour l’homme : préserver l’intégrité de son monde. De tout temps l’éthique concerna ce qu’un homme fait à un autre dans le temps présent où ils se trouvent ensemble : le tu ne tueras point  protège l’autre en face de moi. Mais voilà que le pouvoir acquis sur la nature nous confère une responsabilité vis-à-vis d’elle. Il faut désormais concevoir une éthique de la Terre Pareille nouveauté est double : ce dont je dois me soucier n’est pas humain (la biosphère, les espèces vivantes qui m’entourent), et ce souci, s’il s’impose dans mon présent, protège surtout un avenir que je ne connaîtrai pas. Demander aux gens des sacrifices aujourd’hui pour un demain qu’ils ne connaîtront pas et qui n’est représenté par personne, quelle utopie ! dirait-on. À ce défi lancé aux citoyens du monde, les différentes réponses, rangées du meilleur au pire, sont : l’engagement radical, la responsabilité (privée ou politique), l’inconscience, l’indifférence, le déni intéressé, le cynisme organisé (corruption, pillage délibéré). C’est sur cet échiquier bouleversé que joue le capitaine Paul Watson.
    Depuis l’âge de dix ans, Paul Watson a choisi l’engagement total pour la défense de l’environnement. Les castors, les forêts, les phoques, les loups, les mammifères marins l’ont tour à tour occupé et préoccupé sans qu’il se lasse ni jamais abandonne. On devine combien d’ennemis l’homme s’est faits chez les indifférents et les cyniques. Mais, dit-il, si vous n’avez aucun ennemi c’est peut-être que vous n’avez rien fait d’important. Couronné ange gardien de la planète par ses admirateurs en même temps qu’éco-terroriste par ses opposants, il ne saurait évidemment être jugé avant d’être connu, par-delà des informations parfois erronées voire mensongères qui circulent sur son compte. Bel et bien membre fondateur, sous le “matricule 007”, de l’association Greenpeace, Paul Watson s’y voit rapidement remercié pour services trop passionnés. Comme il le dit lui-même, savoir combattre ses alliés est parfois nécessaire à la défense de la cause : personne ne lui fera faire des compromis nocifs ou inutiles. On est en 1977, le capitaine fonde alors la Sea Shepherd Conservation Society, une organisation d’activistes, loin de toute bureaucratisation, favorable à l’action directe, efficace et spectaculaire, donc médiatique. Rompu à l’analyse des médias (il a lu McLuhan), le capitaine sait que faire parler de soi est fondamental quand on s’attaque à des modes de vie qui sont fabriqués par la culture dominante. Depuis trente-sept ans, l’association à taille humaine, qui n’existe pas pour perdurer elle-même mais pour que perdure la vie, sous toutes ses formes, n’a pas cessé d’intervenir : contre les trafics, contre les filets dérivants, contre la pêche à la baleine, contre le massacre des dauphins, pour ne citer que quelques exemples.
    Souvent arrêté, jamais reconnu coupable, sévèrement critiqué parce que jusqu’au-boutiste, le capitaine Paul Watson, qui pratique l’agressivité non-violente, pense maintenant à sa succession. Le mouvement écologiste radical doit devenir “plus actif, mieux coordonné et bien plus redoutable”. Il faut faire école. Il faut lever et former une armée pour la défense de la Terre. Ces hommes et ces femmes qui voudront être des éco-guerriers, nous dit Paul Watson, devront être “courageux, passionnés, imaginatifs et ingénieux, prêts à prendre les risques nécessaires pour changer le monde, ainsi qu’à servir et protéger notre mère à tous : la Terre”. Earthforce  est un guide stratégique pour ceux-là, qui s’opposeront à la tyrannie destructrice que l’anthropocentrisme exerce sur la nature. Le voici désormais traduit en français.

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    En lisant Earthforce  on est touché par l’exigence de l’engagement tel que le conçoit Paul Watson. Ce traité à l’usage des futurs guerriers de l’écologie est d’abord une magnifique leçon de sagesse et de maintien. “Vous devez être moralement supérieur à votre ennemi”, écrit Paul Watson. Cela signifie : pas de compromis, pas de colère, pas de haine, pas de peur, pas de réserve. Tant d’ambition haute se nourrit aux grandes références des cultures orientales et occidentales. Le capitaine a lu Sun Tzu (L’Art de la guerre) , Miyamoto Musashi (Le Traité des cinq roues) , il sait que le but noble de la guerre est la paix. Et il en définit les nobles moyens. Pour être un combattant juste, valeureux et victorieux, il faut connaître le fondement de son combat, les objectifs intermédiaires, les stratégies et les tactiques (sur le terrain, médiatiques, psychologiques, éducatives, intuitives). Il faut savoir qui l’on est (quelle stratégie nous sera adaptée) et comment le monde est fait. Il faut savoir se préparer, éviter le combat quand il est inutile, ne pas craindre la confrontation, affiner l’information, travailler la communication. L’expérience de Paul Watson autant que sa culture font de lui un merveilleux maître. Il énonce ardemment le soubassement indiscutable de son combat : le droit des hommes à exploiter la Terre et les vivants qui l’habitent trouve sa limite dans le danger qu’ils font courir à la survie des autres espèces. Nous ne pouvons pas vivre sans les animaux, ce qui leur confère à nos yeux une valeur instrumentale. Mais ils possèdent aussi une valeur intrinsèque. Pour avoir clamé ces vérités qui dérangent, les défenseurs de l’environnement ont été “emprisonnés, battus, assassinés”, rappelle aussi Watson. Les terroristes ne sont peut-être pas ceux qu’on accuse.

    Et comme l’a récemment fait Claire Nouvian (avec l’association Bloom), Paul Watson met au jour les dysfonctionnements du système politique, les collusions entre les élus et les lobbies, les trahisons de certains représentants, qui expliquent les autorisations votées alors que tout les contre-indique (par exemple, le maintien du chalutage en eaux profondes par le Parlement européen). Il pointe les paradoxes scandaleux de l’anthropocentrisme, qui estime et protège les oeuvres humaines comme des oeuvres sacrées et laisse violer la nature en oubliant que l’humanité vient d’elle, vit par elle, n’est qu’un élément parmi d’autres de la grande chaîne des vivants et des générations. “Faire tomber l’humanité de son piédestal” devient une nécessité, nous dit Paul Watson. L’homme aura alors conquis une autre grandeur : celle de son humilité et de sa clairvoyance.

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    À ma manière, je viens de passer deux années avec Paul Watson : en écrivant un roman qui rend hommage à son action. J’ai choisi de ne pas rencontrer le capitaine parce que, comme le dit Proust, on ne rêve pas de ce qu’on voit. J’ai écrit dans l’interprétation et le fantasme pour retrouver la réalité sans m’y confronter. Les romanciers ne sont pas des journalistes. Cet automne, le livre publié m’a menée à Paul Watson. Voir son modèle est une chose intéressante ! L’homme est-il à la hauteur du rêve qu’il a inspiré ? La réponse dans ce cas est oui. Je n’ai pas été déçue et j’ai été émue. Toutes les critiques que j’avais pu lire concernant le personnage étaient fausses, produites sans doute par l’intérêt et la jalousie, cela semblait une évidence. Quant aux éloges, ils allaient à un caractère et à une vie qui les méritent. Ainsi Paul Watson a raison d’écrire : si les militants écologistes paraissent “pénibles et chiants”, ils seront demain, pour les générations futures, des “ancêtres respectés”. Mais peut-être pourrions-nous commencer à les respecter dès aujourd’hui.

     

    Alice Ferney

     

     

     

     

     

    Sea Shepherd est une ONG de défense de l'océan fondée en 1977 par le capitaine Paul Watson, à la suite de son départ de Greenpeace.


    Association du méjan

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