Actes Sud Littérature
Lettres scandinaves

Avril, 2003 / 11,5 x 21,7 / 320 pages

traduit du finnois par : Anne COLIN DU TERRAIL
ISBN 978-2-7427-4247-9
prix indicatif : 21,30€


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Jamais avant le coucher du soleil

Johanna SINISALO

Je commence à m’inquiéter. Le visage de Martes, au quatrième verre de bière, flotte dans une légère brume. Sa main est posée sur la table, près de la mienne, et je vois ses poils bruns, ses solides jointures viriles et ses veines légèrement saillantes. J’amorce un léger mouvement de doigt dans sa direction mais, comme si nous étions reliés l’un à l’autre par un élastique passant sous la table, elle se rétracte en un éclair. Telle une écrevisse dans son trou.
Je le regarde dans les yeux. Son visage affiche un sourire bienveillant, ouvert et compréhensif. Il me paraît à la fois incroyablement désirable et totalement inconnu. Ses prunelles sont des icones d’ordinateur, d’indéchiffrables pictogrammes derrière lesquels se cachent une infinité de merveilles, réservées aux seuls initiés.
"Pourquoi cette invitation ? Qu’est-ce que tu voulais ?"
Martes se carre sur sa chaise. Si décontracté. Si insouciant.
"Bavarder agréablement.
– Rien d’autre ?"
Il me regarde comme si je venais de révéler de moi quelque chose de nouveau, quelque chose de gênant mais de négligeable, tout bien considéré. Un fait peut-être légèrement compromettant, mais sans grande conséquence pour de bonnes relations de travail. Comme un déodorant qui vous lâche.
"Je vais être franc, ce n’est pas mon style."
Mon cœur explose en battements désordonnés et ma langue réagit plus vite que mon cerveau.
"C’est toi qui as commencé."
Quand, à l’école, on cherchait le coupable des bagarres de cour de récré, c’était là le plus important. Savoir qui avait commencé.
Et Martes, quand je poursuis, me regarde comme si j’étais complètement irresponsable.
"On n’en serait jamais arrivé là… si tu ne m’avais pas si clairement fait comprendre que tu étais disponible. Je t’ai déjà dit que la maîtrise de mes sentiments était un de mes points forts. Quand je n’ai pas de très solides raisons de croire que j’intéresse quelqu’un, je fais en sorte qu’il ne se passe strictement rien. Rien. Pas même dans un coin de mon cerveau, nom d’un chien."
Les souvenirs me reviennent en foule, et je sais que je parle d’une voix bien trop hostile. Je me rappelle le contact de Martes contre moi, son érection au travers du tissu de son pantalon, alors que nous nous tenions appuyés, dans l’obscurité de la nuit, au garde-fou surplombant les rapides de Tammerkoski. Je sens sa bouche sur la mienne, son goût de tabac et de Guinness, le frôlement de sa moustache sur ma lèvre supérieure, et j’ai le vertige.
Martes tend la main vers ses cigarettes, en prend une, se la cale entre les lèvres, fait jaillir du feu de son Zippo et tire une profonde et voluptueuse bouffée.
"Je n’y peux rien, si je suis le genre de type sur lequel les autres projettent leurs rêves et leurs désirs."
D’après lui, il ne s’est rien passé.
D’après lui, j’ai tout imaginé.
 
Je me traîne chez moi vers minuit, boitillant d’un pas chancelant, autant à cause de la bière que de la profonde blessure qui m’a entamé le cuir. Mon esprit embrumé lèche la plaie tel un chat, revient dessus comme sur une dent branlante, faisant encore et encore ressurgir une mielleuse douleur émoussée — la phrase sur l’irréalité de mes rêves et de mes désirs.
Les réverbères se balancent dans la bise. Quand je franchis la porte cochère de l’immeuble, place Pyynikki, un tourbillon de neige et de feuilles de tilleul écrasées s’y engouffre avec moi. Des voix montent d’un coin de la cour.
Une bande peu engageante campe du côté des poubelles, de jeunes types, jeans pendouillant sur les fesses et blousons criards découvrant les reins. Ils me tournent le dos et parlent sur un ton où perce une incitation réciproque à quelque exploit douteux. Exploit qui concerne apparemment un objet dissimulé dans l’ombre derrière eux. En temps normal, je les contournerais de loin — ils me donnent la chair de poule, et c’est précisément en croisant ce genre de voyous dans la rue que je rentre la tête dans les épaules en sachant que j’entendrai à coup sûr voler sur mes talons une réflexion désobligeante — mais là, à cause de Martes, parce que rien n’a d’importance et que j’ai dans le corps deux grammes d’alcool par litre de sang, je m’arrête derrière eux.
"Vous êtes dans une cour privée. L’entrée est interdite aux personnes étrangères à l’immeuble."
Quelques têtes se tournent, des haussements d’épaules, et ils reportent leur attention sur le sol, sur quelque chose qui gît à leurs pieds. "Tu as peur qu’il te morde ? demande un des ados à un autre. Vas-y, shoote, pour voir.
– Vous avez entendu ? C’est privé, disparaissez." Ma voix grimpe, ma colère monte, dans mon cerveau clignote l’image des grands de la classe supérieure qui, jadis, se dressaient au-dessus de moi telles des tours. Ils avaient les mêmes accents ironiques et provocants, "tu as peur qu’il te morde", et, l’instant d’après, je me retrouvais avec la bouche pleine de neige mêlée de sable.
"Va te faire foutre, beauté", réplique aimablement un des apprentis délinquants. Il sait que je ne risque pas de leur opposer plus de résistance qu’une mouche bourdonnant à leurs oreilles.
"Je vais appeler la police.
– C’est déjà fait", dit une voix dans mon dos. La robuste retraitée qui loge à l’étage au-dessous du mien et exerce en échange de son loyer une vague fonction de gardienne s’est matérialisée derrière nous. Les jeunes lèvent les épaules, tirent sur leurs blousons de cuir, crachent par terre d’un air décontracté, s’en vont en prenant leurs aises et prétendument de leur plein gré. Ils s’engagent sous le porche en roulant les mécaniques avec de mâles jurons, et le dernier balance vers nous d’une pichenette son mégot allumé, tel un missile rougeoyant. A peine sont-ils parvenus dans la rue que nous les entendons prendre leurs jambes à leur cou.
La gardienne s’ébroue.
"Ils m’ont crue.
– La police va venir ?
– Bien sûr que non. Je n’allais pas les déranger pour si peu. J’allais au snack-bar."
L’adrénaline m’a éclairci les idées sur le moment mais, maintenant que j’essaie de sortir mes clefs, mes doigts sont comme un paquet de saucisses. La dame se dirige vers la porte cochère, et tant mieux, car mon esprit engourdi par l’alcool brûle d’une obsédante curiosité. J’attends qu’elle ait disparu sous le porche et je me tourne pour regarder dans l’ombre des poubelles.
Un enfant dort dans la cour asphaltée, au pied des boîtes à ordures. Le contour de sa silhouette noire émerge à peine de l’obscurité.
Je m’approche, je tends le bras. La forme recroquevillée a apparemment entendu mes pas. Elle lève un instant faiblement la tête, ouvre les yeux, et je comprends enfin ce que c’est.
Je n’ai jamais rien vu d’aussi beau.
Je sais tout de suite que je le veux.
 
Il est petit, mince, et pelotonné dans une posture étrange, comme totalement désarticulé. Il tient sa tête entre ses genoux et son épaisse crinière noire traîne sur le bitume boueux.
Il ne doit pas avoir plus d’un an. Dix-huit mois tout au plus. Encore immature. Il est loin d’être aussi grand et gros que les individus adultes que j’ai vus en photo.
Il est blessé, ou abandonné, ou perdu. La bande de soudards pubertaires ne semble pas avoir eu le temps de lui faire de mal. Comment est-il arrivé ici, dans la cour, en pleine ville ? Les battements de mon cœur s’emballent soudain et je me retourne, m’attendant presque à voir une gigantesque ombre noire, courbée en deux, s’écarter des poubelles pour courir vers le porche et le parc voisin.
J’agis d’instinct. Je m’accroupis près du petit troll et je lui replie doucement une patte derrière le dos. Il tressaille, mais ne cherche pas à se débattre. Pour plus de sûreté, je lui lie fermement les membres contre les flancs avec la sangle de mon sac. Je jette un coup d’œil à la ronde et je le prends dans mes bras. Il est léger, frêle comme un oiseau, bien moins lourd qu’un enfant de la même taille.
Je lance un rapide regard aux fenêtres ; seule une lueur rougeoyante filtre de la chambre à coucher de mon voisin du dessous. J’aperçois la tête d’une jeune femme à l’allure exotique, une main ferme les rideaux. Maintenant !
En un rien de temps, nous sommes dans mon appartement.
 
Il est extrêmement faible. Quand je le pose sur le lit, il reste à me regarder, sans bouger, de ses yeux de chat rubescents aux noires pupilles verticales. L’arête de son nez est droite, un peu plus saillante que le museau d’un félin, et ses narines sont grandes et expressives. Sa bouche, contrairement à la gueule fendue d’un chat ou d’un chien, ne forme qu’une fine ligne horizontale. Le tout — à l’image des ouistitis ou d’autres singes à face plate — ressemble tant à un visage humain qu’il est facile de comprendre pourquoi ces êtres noirs ont toujours été considérés comme des sortes d’hommes des bois vivant dans des cavernes et des anfractuosités de rocher, des parodies d’humains créées par un caprice de la nature.
A la lumière, sa juvénilité est encore plus évidente. Les traits de son visage et de son corps ont la douceur, la rondeur et la maladresse attendrissante de tous les bébés animaux. Je regarde ses pattes de devant : on dirait celles d’une souris ou d’un raton laveur, avec des doigts souples et déliés, pourvus de longues griffes. Je défais la sangle qui l’entoure, sans qu’il fasse un geste pour m’égratigner ou me mordre. Il se contente de me tourner le dos et de se rouler en boule, ramène sa queue en toupet entre ses cuisses et replie ses membres antérieurs sur sa poitrine. Sa crinière noire emmêlée tombe sur son museau et il laisse échapper un soupir plaintif, tel un chien sombrant dans le sommeil.
Debout à côté du lit, je regarde le petit troll et je renifle son odeur puissante, mais pas désagréable : comme des baies de genièvre écrasées, avec un soupçon d’autre chose — du musc, du patchouli ? Il n’a toujours pas bougé. Ses flancs osseux se soulèvent au rythme rapide de sa respiration.
Je prends doucement le plaid en mohair du canapé, j’hésite un instant au pied du lit, puis j’en recouvre le troll. Sa patte de derrière se détend comme par réflexe, avec la violence et la rapidité de l’éclair, et je prends la couverture en pleine figure. Je me dégage à tâtons, le cœur battant, m’attendant à ce que l’animal affolé se jette sur moi, tous crocs et griffes dehors. Mais non. Le troll est toujours couché en chien de fusil et respire calmement.
D’un coup, je me rends compte que j’ai ouvert ma chambre à une bête sauvage.
J’ai la tête et la nuque endolories. J’ai dormi sur le canapé. Il est si affreusement tôt qu’il fait encore nuit. Et sur le lit il n’y a rien. Ce n’était donc que cela : des fantasmes s’évanouissant avec l’aube.
Mais il y a le plaid froissé au pied du lit. Et, dans la salle de bains, un tout, tout petit bruit.
Je me lève et, à la lumière des réverbères qui filtre par la fenêtre, je me dirige sur la pointe des pieds, aussi doucement que possible, vers la porte ouverte. Dans la pénombre, je vois un petit arrière-train noir et osseux, deux pattes, une queue en pinceau qui tressaute, et je comprends. Il boit dans la cuvette des toilettes. Je respire sa forte et piquante odeur de genévrier. Puis je vois la flaque jaune sur le carrelage vert menthe. Bien sûr.
Il a fini de laper et senti ma présence, son buste se redresse si vite que le regard parvient à peine à suivre son mouvement. Des gouttelettes coulent de son menton. Je tente de me persuader que l’eau est parfaitement propre et potable, et j’essaie de me rappeler quand j’ai passé pour la dernière fois la brosse et le canard-wc.
Les prunelles du troll sont toujours aussi vitreuses, il n’a pas l’air bien portant, et son pelage noir d’encre est tristement terne. Je m’écarte de la porte de la salle de bains et il se faufile dans le séjour, comme le fait tout animal qui n’a pas d’autre échappatoire : l’air dégagé, mais en vitesse et tous les sens en éveil. Il se déplace sur deux pattes, d’une démarche souple et douce, différente de la nôtre : un peu penché en avant, les membres antérieurs tendus, légèrement écartés du corps, sur la pointe des orteils, dansant, si dansant ! Je le suis et je le vois bondir sans effort sur mon lit, tel un chat, comme si la pesanteur n’existait pas, se pelotonner en rond et se rendormir.
Je vais chercher un bol dans la cuisine, j’y fais couler de l’eau et je le pose à côté du lit. Puis je m’occupe de passer la serpillière dans la salle de bains, malgré la douleur qui me tenaille le crâne.
Que diable mangent les trolls ?
Je vais dans mon bureau. Je laisse la porte ouverte et je réveille l’ordinateur, je lance le navigateur et je tape le mot TROLL dans la fenêtre du moteur de recherche.


Jamais avant le coucher du soleil

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